Astérion 2 Mai 2006 à 16:12

Astérion


Je suis le résident solitaire de la demeure modulable où règne l'esprit des Maîtres.

C'est ici qu'il me revient de digérer en silence les ammoncellements résiduels de leurs affaires tonitruantes. Ce destin, je ne l'ai pas choisi, mais ma place dans cette imbrication de boîtes n'est pas celle d'un captif, mais plutôt celle d'un serviteur zélé, un servant besogneux qui attend de voir se matérialiser dans les cieux de néon, le prodige miroitant de l'or et du précieux.

Afin de pénétrer dans la demeure des Maîtres lors des Heures Interdites, et pour tromper la vigilance des cyclopes embusqués aux détours des corridors assourdis, je fais appel à la magie et me protège de leurs regards de verre par l'usage furtif d'une amulette plate que m'a confié un de ces êtres frustes qui hantent les fondations, là où la demeure oublie sa cohérence.

J'ai dû par plusieurs fois m'aventurer dans ces régions insolites, et à chacun de mes voyages, me perdre dans leurs contradictions. Tout d'abord, j'ai cru à un mirage: un coup d'oeil par une percée à travers le mur me persuadait de l'existence au niveau inférieur, d'un vaste hall où je voyais circuler une foule nombreuse et affairée.

Cependant, une fois emprunté l'élévateur, ce niveau se révélait invariablement être un couloir désert et sans issue, débouchant sur des salles aveugles où l'absence résonne et les murs de plastique affichent le témoignage éteint d'une histoire sans commencement. Montant et descendant avec entêtement afin de résoudre cette énigme, je me mis à supposer quelque caprice de l'espace, qui en cet endroit particulier semblait se diviser en deux réalités superposées, dont l'une accessible par la percée dans le mur au niveau supérieur, et l'autre par les portes de l'élévateur.

Finalement, je me jouai de cette difficulté, en pénétrant dans le hall par l'extérieur de la demeure, mais demeurai étourdi par l'incident jusqu'à ce qu'un passant me fasse remarquer que je n'étais pas au niveau où je croyais être.

Je veux bien que l'on se moque, et même si je ne peux pas nier qu'après avoir appuyé sur le bon bouton, le paradoxe a cessé de se manifester, on ne m'ôtera pas de la tête que ça sent l'arnaque au rez-de-chaussée!


Mais il y a deux choses au monde qui paraissent n'exister qu'une seule fois : là-haut le soleil enchaîné ; ici-bas Astérion. Peut-être ai-je créé les étoiles, le soleil et l'immense demeure, mais je ne m'en souviens plus.
José Luis Borges - La demeure d'Astérion





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