La conversation 18 Août 2007 à 16:23

La conversation


Ces gens sont incroyables.
Leur verbe tonitruant et gesticulatoire semble mû par une boulimie de controverse. Non seulement leur est-il nécessaire de s'agripper à la moindre contradiction de nature à désobliger leur entourage, mais il leur faut à tout prix maintenir le propos aux limites de l'outrage, afin de ne pas manquer une occasion de faire scandale. Dans cet esprit, une position intellectuelle ne sera considérée, qu'à condition d'être impopulaire, construite sur des arguments surréalistes, et finalement, indéfendable.

Sur ces bases, la conversation devient subversive. Là où l'homme du monde recherche approbation et louanges, il semble que leur objectif soit de susciter l'insulte et l'indignation. La conversation se construit sur l'invective, et la reconnaissance est acquise par le désaveu.

La simple narration y devient elle-même un exercice de marathonien. Rabâchés pendant des décénnies, et avec un entêtement d'amnésique, les mêmes récits puisés dans un folklore invérifiable se déclinent en de nombreuses variantes contradictoires, s'enrichissent de détails déclencheurs de polémiques, et il est, par construction, impossible d'en entendre la fin.

Quand il leur arrive de formuler une instruction, celle-ci se déploie en une arborescence circonstancielle à en perdre la tête. Au terme d'un exposé frénétique, on saura tout de son injoncteur, de ses préocupations du moment, de son avis sur votre coiffure, ainsi que des détails ahurissants, mais l'objet même du discours aura été mystérieusement escamoté dans le processus. La personne à qui l'on s'adressait n'aura pourtant pas à y répondre, car l'interressé l'aura lui-même oublié. Le reproche lui en sera cependant fait ultérieurement sur un coup de tête.

Le discours, par ailleurs, est rarement dirigé vers un individu clairement défini, et il est fréquent d'entendre une phrase, entamée avec une personne brusquement partie remplir son verre, se poursuivre avec le premier malheureux qui passait grignoter un pain-surprise.

Enfin, la furie de leurs raisonnements est complétée par une gauloiserie sans réserve. Ainsi ce garçon, invité à goûter, par une société d'esthètes et de dandys, des vins sompteux au cours d'un dîner d'une préciosité inouïe, déclara, les yeux écarquillés: Ah, que voilà un bon coupe-chiasse!
On ne regrette pas sa soirée.




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