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Il n'a pas échappé à mon analyse que personne n'aime se rendre à son travail. Vous avez remarqué? Ce n'est pas que le travail soit forcément une mauvaise chose, la question n'est pas là. Le travail, bien que nécessaire et même salutaire, a cette désolante manie de surgir dans votre existence à l'instant précis où la physiologie réclamerait plutôt une sérieuse matinée de sommeil bienfaisant. Une conséquence de ce malheur est que l'on débarque quotidiennement sur le théâtre des opérations plus mal coiffé qu'il n'est permis. La barre est heureusement placée bien bas dans ce domaine. L'environnement tertiaire ne manque pas de spécimens parcourant le spectre de tous les scandales vestimentaires. Certains en font une arme de dissuasion psychologique, tel cet individu magnifique ayant l'habitude d'hypnotiser ses interlocuteurs par le port de cravates irrémédiables. Magnanime, il se laissa plus d'une fois fléchir par les supplications et proposa des aspirines. Répétitive, la vie au bureau est rythmée par d'infimes contrariétés. La plus évidente est le manège qui se trame autour de la machine à café. Il relève de la voltige de s'y faire une place sans participer à une congrégation. Pour ma part, j'y renonce au point de ne sortir de mon bureau que pour l'aérer. Cette aération est vitale, car une journée de métabolisme laborieux y aurait un effet pesant sur l'hygrométrie du lieu, et sonnerait la débâcle de ma collection de boîtes de biscuits entamées. Tel n'est pas le cas de ces individus pour lesquels le couloir semble le lieu de prédation naturel. Bavardant constamment au cours de la moquette, on les soupçonnerait presque d'y errer à la recherche de leur bureau sans oser avouer qu'ils ignorent où il se trouve. Dans le bureau lui-même, la sérénité n'est pas acquise. Mon colocataire réussit presque à coup sûr à se lasser de mes ambiances musicales et préfère user ses journées à proférer de vaines invocations, dans une étreinte sans fin avec son combiné téléphonique. En conséquence, mes écouteurs ne suffisent plus, et je médite l'utilisation d'un casque de moto. Si tant est que ce dernier soit un accessoire à la mesure de l'outrage, car, arrivée récemment et peu au fait de mes coutumes tamisées, ma collègue s'est mise en tête de d'allumer le plafonnier. Cette extravagance finira par me rendre aveugle, et il me faut donc venir travailler en cosmonaute parce que j'en ai marre. Enfin, prétendument pourvoyeur de santé, le travail recèle malgré toute une gamme de pièges sournois et pernicieux. En effet, afin d'équilibrer une fin de semaine dédiée au tumulte et à la démesure, le sybarite s'y transfigure en ascète, et planifie dans sa candeur l'austérité et la diète, s'appliquant aux exercices et déjeunant d'un radis. Malheureusement, ces dispositions se heurtent régulièrement dans le couloir, à l'apparition d'un ramassis de collègues déterminés et railleurs. Convaincu en quelques phrases, l'ascète disparaît sous la boustifaille. Arrivé au bureau dans une configuration de moine bouddhiste, il en repart aviné comme un mousquetaire.
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