Papier Bitte 16 Octobre 2009 à 15:51

Papier Bitte


Ce n’est pas la moindre des plaies qui caractérisent notre société que toute cette papeterie qui s’amoncelle et dont les allées et venues effritent notre bonhommie par leur ressac aveugle et obstiné.

Elle engorge nos boîtes aux lettres et ensable nos journées. Elle est couverte d’informations déconcertantes et il faut bien dire que tout cela n’est pas très clair.
Ce n’est pas sous les eaux que notre planète va suffoquer, mais sous un océan de papier.

Combien de forêts ont-elles été escamotées pour réapparaître sous forme de justificatifs dans mes tiroirs congestionnés ?
Car il ne s’agirait pas d’aller effrontément purger ces dépôts de la sédimentation administrative : aussitôt qu’un document disparaît de son archive, un Organisme Officiel surgit de derrière une draperie pour en faire la réclamation impérieuse et prononcer des ultimatums.
Les excuses et les regrets n’y peuvent rien. Un justificatif à la signification aussi infime et obscure soit-elle ne peut se dérober sans justification. L’angoisse alors étreint l’individu, qui perçoit soudain que sa civilisation haut perchée se dresse sur un échafaudage de papiers.

Ces inconvénients exigent l’acquisition incessante de nouveaux systèmes de classement, de toujours plus de tiroirs et de caissons trieurs.
Ces derniers, qui jusqu’à présent se cantonnaient à l’univers des secrétariats et des tours de bureaux viennent se taper l’incruste dans la convivialité de mon logis.

Il semble qu’il soit vain d’espérer s’épanouir dans l’existence sans la contribution des caissons trieurs.

Sur sa personne même, la quantité de documents justificatifs à transporter en permanence afin d’exister ne cesse de croître, au point qu’il va bientôt falloir se résigner à sortir en remorquant derrière soi un petit train de caissons trieurs sur roulettes.

Les archéologues du futur, constatant l’abondance de tels curiosités dans les décombres de nos villes anéanties, y verront sans doute l’expression de quelque culte intraduisible à une divinité de cellulose, et hasardant la comparaison avec les malheureux érecteurs de statues de l’Ile de Pâques, expliqueront par une indigestion de documents, la disparition des forêts et de la civilisation.




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