13 - La Fuite 10 Octobre 2009 à 10:25

13 - La Fuite


Certains puristes distinguent deux variétés fondamentales pour décrire les catégories de fuite.

La première regroupe les cas de figure où le fuyard détient de quelque façon matière à négocier, de sorte qu’il lui est possible en cas d’impasse, de se ménager une sortie honorable. La deuxième réunit les circonstances où a été commis l’irréparable. Dans ces dernières situations, la fuite ne connaît pas d’alternative.

Un bel exemple de la première variété prend corps avec l’affaire des bijoux du Duc de Callonette 5.

Extrémité déliquescente d’une filiation d’autocrates ayant régné avec profit sur le système du Marbre, le Duc de Callonette s’était constitué une collection de joyaux d’une sidérale beauté, pour laquelle il trépignait de vanité.

Ne pouvant se résoudre à la contempler seul et sans créatures dans les yeux desquelles il puisse sonder l’admiration et l’envie, il se mit en tête de donner une grande soirée, où viendraient se repaître du spectacle, tout ce que la Galaxie compte d’oiseaux de cour afin qu’ils en piaillent de jalousie.

Pour stimuler la fièvre des invités, le Duc avait fait venir quelques grands noms de l’Ordre Impérial des Saltimbanques. Ainsi étaient venus Pitts Colombus et sa troupe de pigeons voltigeurs, l’illusionniste Digito Presto, ou encore l’orchestre électrique des Sataniques Marquises dont le goût du scandale ferait comme à l’accoutumée, se bousculer les rumeurs.

Dans un décor de féérie, au milieu des fontaines de liqueurs et des feux de Bengale, le Duc papillonnait de badinages en conciliabules, se tordant d’amabilité et assurant ses hôtes de la splendeur sur le point d’être dévoilée.

Comme il est classique dans les affaires d’une trop parfaite préparation, les choses tournèrent à l’imprévu. A l’instant où l’orchestre suffoquait dans son crescendo et où un drap s’escamotait dans un claquement de velours en révélant le grandiose présentoir qui accueillait la collection, il apparût que cette dernière s’était volatilisée.

Au terme d’une investigation éclair, il fut convenu que l’illusionniste Digito était l’auteur du forfait, et une chasse à l’homme s’improvisa dans le palais ducal.

Ne pouvant échapper à un si grand nombre de poursuivants, Digito parcourut l’immense demeure selon toutes les trajectoires possibles en parsemant son sillage de poignées de pierres précieuses, jetant ainsi la discorde au sein de la meute. Cette dernière finit par s’éparpiller dans les détours les plus hermétiques de l’édifice hypercubique, lui laissant ainsi le loisir d’exécuter un tour de disparition.

Ainsi manœuvra l’illusionniste Digito Presto, qui obtint plus tard un succès fameux pour un spectacle dont le clou faisait intervenir l’apparition d’une cascade de gemmes d’une sidérale beauté.

La plupart des invités repartirent ravis, déclarant la soirée très enrichissante. Ulcéré, le Duc de Callonette déchaîna ses assassins pour traquer Digito dans chacun des théâtres où il se produisait. Leurs irruptions tapageuses y provoquèrent des échauffourées si populaires, que l’illusionniste recruta les spadassins comme comparses pour des représentations à grand spectacle dont le succès ne se démentit jamais.

Il est exquis de conjecturer qu’en trébuchant par hasard sur l’affaire des bijoux de Callonette dans un livre d’Histoire, un mémorialiste des Cohortes de l’Hégire Sidérale ne manquerait pas de s’étouffer d’indignation.

La seconde variété des cas de fuite est remarquablement illustrée par l’échappée des congressistes, poursuivis par les moines d’écume dans le palais d’Assurbanipal.

La décision de fuir avait été prise sans délai. Les questions et les doutes avaient été balayés par l’irruption au nord du belvédère, d’une frénésie pourpre surmontée de visages grimaçants. Dans la débandade qui s’ensuivit, les congressistes s’efforcèrent de rallier les escaliers. La petite troupe galopa le long du sentier sylvestre, tandis qu’à leurs talons, un agrégat de moines d’écume s’accrochait aux ronces chargées de mûres à l’ombre des noisetiers.

Passant devant le boulingrin dévasté, le Consul glapit de surprise. Plus que la profanation de la Lie de roche, un détail baroque était à l’origine de son étonnement. Se manifestant furtivement derrière les colonnes Salomon, il crut apercevoir le visage équivoque d’un Fallacio s’estompant dans la lumière de l’après-midi.

Entraîné dans l’escapade cependant, il ne put que lancer des regards de désarroi à son Chef du Protocole avant de dévaler les marches vers l’intérieur du palais.

Memniscot transpirait. Empêtré dans ses habits d’apparat peu adaptés à la gymnastique, il entraîna néanmoins les fuyards au travers de corridors dérobés, se faufilant vers des portes masquées par des courtines, tergiversant sur le marbre de vastes halls, et pataugeant dans des patios marécageux.

Au terme de leur course éperdue, le groupe déboula sur un grand escalier qui descendait au sein d’une arène de proportions ambitieuses où festoyait bruyamment une foule de courtisans.

« La salle des Bagatelles, expliqua le droïd protocolaire en écartant les bras, est l’un des éléments remarquables du palais d’Assurbanipal. Dédiée aux divertissements, elle est faite d’un amphithéâtre dont les larges degrés supportent des compartiments de chêne et de noyer. Ils se déclinent de la galerie à l’alcôve, et sont destinés à recevoir spectateurs et convives lors de représentations théâtrales ou d’évènements récréatifs divers.

- Je croyais la salle Rouge et Or dédiée à ces activités, remarqua Jahärmil.

- La salle des Bagatelles accueille des distractions moins sévères, répondit Memniscot emphatique. Ainsi peut-on y assister à des jeux de balles, des concours de gloutonnerie ou des spectacles d’art corporel rythmés par de la musique. La hauteur sous plafond y est mythologique et, au-dessus des vapeurs d’encens et de grillades, un grandiose dôme de verre permet de distinguer une partie du ciel fantastique de la Trombe. »

Les congressistes levèrent les yeux la bouche ouverte. Le Consul sourit et poursuivit avec enthousiasme.

« Conformément aux canons gorgonicons, l’enceinte est submergée de plantes et d’ornements luminaires étudiés pour plonger le spectateur dans une ambiance de féérie végétale…

- Bien, dit Mev Onom. Je vous rappelle que nous cherchons à fuir ce palais, et non à en faire la visite. »

Le Consul se tourna vers lui en posant l’index sur son nez.

« On peut également, précisa-t-il, y savourer les collations proposées par les gens des cuisines…

- Encore une collation ? Ne craignez-vous pas que vos moines rouges viennent écumer dans votre plantation de luminaires ?

- Oh… vous avez raison. Le résultat pourrait être amusant.

- Amusant ?!

- Absolument. Je doute que les moines parviennent à leurs fins au cœur de cette enceinte. La salle des bagatelles est un lieu étourdissant. N’allez pas vous y engager si une affaire sérieuse réclame votre attention. On y sert à profusion toutes sortes de liqueurs, et l’on suspecte certains solfatares décoratifs de maquiller par leurs bouillonnements, des émissions insidieuses de protoxyde d’azote fomentées par le Maître des Divertissements. »

Cette dernière précision permit d’éclaircir aux yeux de Mev Onom le comportement outrageusement tapageur des membres de sa propre délégation, occupés autour de tables croulant sous les chopines, à ce qui ressemblait fort à une compétition de goujaterie.

Se composant une expression sévère, il marcha vers eux avec assurance, et leur tint le discours suivant :

« Une faction de fanatiques parcourt le palais dans le but de troubler nos travaux de négociations. Ces individus dangereux sont reconnaissables à leurs tuniques rouges et à leurs casques noirs. Si ces trouble-fêtes venaient à se manifester, je vous demande de les avoir à l’œil. »

La délégation acquiesça dans un tintement de chopines et retourna à ses préoccupations.

Le Logothète fronça les sourcils, et solennel, il revint auprès de ses compagnons qui se trouvaient à présent en discussion avec des personnages en uniforme.

« Vous n’y êtes pas du tout, plaidait Memniscot devant les gardes palatins. Il est inconcevable qu’un chef de délégation ait pu se rendre coupable d’une telle attaque. L’erreur est manifeste.

- Je suis navré Excellence, mais un enregistrement nous a été fourni, qui montre distinctement un invité au congrès se livrant au saccage de la Lie de Roche. »

Se jetant à l’abri d’un bosquet de mimosas, Mev Onom se lamentait des mots qu’il entendait. La honte de la situation l’étreignait soudain. Invité sur Gorgonicon en tant que plénipotentiaire des Cohortes Sidérales, voici qu’il allait en repartir comme un iconoclaste vaurien. Le Logomegas ne le lui pardonnerait jamais…

Lorsque les gardes furent partis, il sortit de sa cachette pour affronter une atmosphère chargée de suspicion. Memniscot déclara que la situation méritait d’être réévaluée avant tout mouvement malheureux qui risquerait de déstabiliser une position de plus en plus précaire.

Ayant avisé une petite palmeraie, ils s’y postèrent autour d’une table de chêne, de façon à pouvoir surveiller les environs dans la discrétion luxuriante de sa frondaison.

« C’est une histoire de fou, commença le Logothète à l’adresse du Consul, mais ces jardiniers volants…Ce sont eux qui m’ont attaqué ! Mon drone n’a fait que me défendre. J’ignorais totalement l’importance de ce boulingrin. »

Memniscot déclara avec un sourire effrayant :

« L’outrage est impardonnable. Je n’ai pas d’autre choix que d’appliquer une sentence exemplaire. »

Puis, faisant claquer ses mains : « Sommelier ? Canicule pour mes amis ! »

Il étala sur la table les images fournies par les gardes et hocha la tête avec satisfaction.

« Elles sont très réussies. Votre chorégraphie est désordonnée, mais figée dans l’instant, elle apporte une vision inattendue qui tranche avec votre allure. On y trouve aussi une perception non conformiste de la gravité. Je me demande qui les a prises…

- Moi aussi, intervint Jahärmil. Ne trouvez-vous pas que les événements récents s’enchaînent d’une façon peu naturelle ?

- Que voulez-vous dire ? demanda Mev Onom.

- Et bien par exemple, quelle probabilité y avait-il pour que les moines d’écume se décident à se manifester moins d’une heure après le saccage de la Lie de Roche ? Memniscot, vous disiez que la récolte ne devait pas avoir lieu avant des semaines ?

- En effet, convint le Consul. C’est à croire que quelqu‘un les aura prévenus ? Mais dans quel but ?

- Et ces images, ajouta le Logothète. A peine avions-nous tourné le dos qu’elles atterrissaient sur le bureau du Concierge du palais ! »

Memniscot, pensif, émit une sorte de soupir et déclara :

« J’ai cru un instant… Enfin il m’a semblé apercevoir tout à l’heure le Grammatikos derrière les colonnes de Salomon.

- Ce conspirateur déloyal… Grogna Mev Onom, cette fripouille encapuchonnée... Il orchestre certainement cette machination.

- Mais comment s’y prend-il, s’étonna Memniscot, pour pénétrer ainsi au palais et s’en évader à sa guise, quand nous-mêmes y éprouvons tant de difficultés ?

- Il doit disposer de ressource que nous ignorons, répondit Jahärmil. Qui nous dit qu’il n’est pas là, quelque part, à nous observer ? »

Et ils considérèrent les environs, recroquevillés derrière leurs gobelets de bois. L’atmosphère s’alourdit. Les Thatagatas plissaient les yeux, donnant l’impression qu’ils se servaient de leurs paupières comme de paravents.

« Oh, le gredin ! S’exclama le Consul.

- Quoi donc ? Chuchota le Logothète. Vous l’avez repéré ?

- Non. Mais j’ai remarqué un jeune cuistre qui porte un de mes chapeaux.

- Il faut que cela cesse, dit Jahärmil. Faites-lui passer l’envie.

- Que dites-vous ? demanda Sugata.

- Je préconise de courir à mon bureau en mettant à profit la confusion ici présente afin de récupérer les plans du labyrinthe et d’entreprendre sans plus tarder notre plan d’évasion.

- Ce n’est pas ce que vous disiez, précisa Mev Onom.

- Vraiment ? Demanda Gotama.

- Non, pas vous, le Consul.

- Qui donc ? S’enquit Memniscot.

- Ce n’est pas moi.

- Mais de quoi est-il question ? »

Tous se turent et se considérèrent vaguement. Un instant considérable s’écoula. Rassemblant toutes les ressources de son intellect, Jahärmil désigna les fumerolles qui montaient d’un solfatare tout proche et, dans un étrange petit rire, articula :

« Nous avons été drogués... »

Autour d’eux, les rires jaillissaient, et les convives circulaient, lançant railleries et invectives.

« Oh, Consul, disait l’un. Un petit discours pour dérider la compagnie ?

- Son Excellence a-t-elle dormi comme il faut ? Demandait l’autre.

- Mais c’est notre fringant Logothète ! S’écria une femme des Cohortes, la chopine à la main. Venez voir les gars du Drome ! Ils ont écrit une chanson sur votre histoire avec le Fallacio ! »

Horrifié, Mev Onom s’éclipsa derrière un paravent de papier de riz et trébucha sur les Thatagatas qui, assis en tailleur, ricanaient comme des enfants.

Se redressant sans grâce, il eut le temps de distinguer le Consul et Jahärmil qui peinaient à décliner toutes sortes d’invitations, avant d’être lui-même entraîné dans une farandole masquée.

Si la littérature abonde, décrivant avec esprit les relations entre les humains et les machines, elle ne comporte quasiment pas d’ouvrage qui exprime le point de vue de ces dernières. Cela est en grande partie dû au fait que les machines n’écrivent pas d’ouvrages et préfèrent partager des bases de données. Mais c’est aussi que leur esprit, bien qu’affichant des performances astronomiques, exhibe autant d’aptitude à la fantaisie qu’une équerre de précision.

Interrogé sur le concept de farandole, un droïd protocolaire déclare habituellement ceci :

« Les festivités forment un instant en marge du temps social. Elles ne sont dédiées à aucune forme de production, de réflexion ou de communication. Le protocole festif, sauvage et désordonné, s’oppose aux fondamentaux de la vie en société en ce qu’il en abolit, le temps qui lui est imparti, les usages et les interdits. On y remarque la conjonction de ce qui est dissemblable, et la dissolution des antagonismes dans un étourdissement collectif.

En ces occasions la société se parodie, les masques tombent et tout est dérision. Tout s’y passe comme si chacun, débarrassé des camouflages de la Cité, se dévêtait de son personnage pour se fondre dans un tourbillon anonyme, ainsi que ces groupes d’oiseaux migrateurs qui exécutent de si harmonieux ballets aériens, sans qu’aucun d’eux ne sache le moins du monde où il va.

Sans doute, conclu-t-il, l’être humain accablé par sa conscience de la vie et la mort, tourmenté par le spectre du sacré, recherche-t-il à dédramatiser sa fin prochaine en se glissant avec volupté dans ces anéantissements périodiques. »

On ne demande que rarement à un droïd son avis sur la farandole.

Peu au fait de ces considérations, les moines d’écume pénétrèrent en salle de Bagatelles en brandissant des bâtons. Ils se jetèrent avec vigueur dans l’assemblée tourbillonnante mais les danses rendaient leur progression malaisée et ils peinaient à se saisir des fuyards. Insidieusement, les vapeurs étourdissantes leur montaient à la tête, et lorsqu’ils débusquèrent le Logothète au détour d’un hibiscus, ils le firent en se tordant de rire.

R. Hadrian ne savait quelle attitude adopter. Une puissante empathie unissait à présent les protagonistes. L’incident qui plus tôt les opposait était à présent évoqué comme la plus cocasse des plaisanteries. La logique exigeait que l’on tira avantage de la situation pour exécuter un repli, mais à la suite d’abondantes tournées, Mev Onom se montrait bruyament affectueux et Memniscot, une amphore dans les bras, dansait les yeux mi-clos.

Le chef du protocole, se mit en quête de La déléguée des Colonies dans l’espoir qu’elle l’aida à raisonner le reste du groupe. A son synthétique désarroi, il ne pouvait la localiser au sein du tumulte qui agitait maintenant les convives. D’un lieu incertain dans les airs pendaient des cordages qui balançaient de petits esquifs peinturlurés. A leurs bords, des êtres gesticulants produisaient des artifices pyrotechniques, arrosant le banquet de bombes, de comètes et de feux de Bengale. Finalement il l’aperçut au loin, propulsée dans les airs par un groupe de danseurs, saluant la foule avec un haut de forme à paillettes.

Plus tard dans la soirée, lorsque le droïd fut parvenu à extirper ses compagnons de la sarabande, c’est couverts de sueur et les habits dans le plus grand désordre qu’ils parcoururent le trajet jusqu’au bureau du Consul, titubant et riant encore de quelque plaisanterie qu’ils n’étaient pas en mesure de se rappeler.

Yaël Jahärmil était coiffée de son scintillant gibus, et Mev Onom avait les poches remplies de confettis qu’il distribuait avec profusion en s’esclaffant. Memniscot traînait, avachi sur son épaule, un parfait inconnu qui le tutoyait. Les Thatagatas pleuraient à chaudes larmes.

Dans le bureau les attendaient l’Amiral Bennett et son aide de camp, qui haussèrent les sourcils à leur arrivée. Sur le plan de travail en acajou était étalés des éléments de stratégie. Jahärmil s’assit dans un coin avec une bouteille de vin. Memniscot envoya son inconnu consoler les Thatagatas avant d’entreprendre une fouille malhabile de ses tiroirs. Le Logothète, étreignant l’aide de camp, lui déclara dans une bouffée de confettis :

« Amiral… nous avons été drogués. »

L’Amiral Bennett s’éclaircit la gorge.

« Il semblerait que certains d’entre nous ne saisissent pas toute l’ampleur de la crise en cours. Log Onom, vous occasionnez depuis ce matin une succession de désappointements. L’ennemi est aux portes et votre comportement transpire la puérilité.

- Votre attitude est fortement déplacée, confirma Jenkins, embarrasé par l’étreinte du Logothète.

- Merci, Jenkins. Log Onom, à quoi comptez-vous occuper la fin de soirée ? A vous étouffer dans votre vomi ?

- Ne craignez rien, intervint Memniscot d’une voix plus élevée que nécessaire. Je les ai !

- Quoi ? Qu’avez-vous ? Demanda l’Amiral suspicieux.

- Mais les plans du labyrinthe, voyons.

- Quel est cette nouvelle escapade ? »

Réalisant alors qu’il étreignait la mauvaise personne, Mev Onom se tourna ver l’Amiral et lui présenta une poignée de confettis, comme s’il se fut agit d’un inestimable gage d’amitié.

« Ne craignez rien Bennett, dit-il : Julius a les plans.

- Log Onom, vous êtes ivre, répondit son interlocuteur en dédaignant l’offrande.

- Et le consul n’est certainement pas à jeun, dénonça l’aide camp.

- Ce sera tout, Jenkins, commanda l’Amiral en fermant les yeux»

Puis, se tournant vers Memniscot :

« Quel démon vous a tous piqués ? Memniscot, vous ne pensez donc qu’à vous amuser ? Où donc étiez-vous tout ce temps ?

- Et bien, réfléchit l’intéressé les yeux au plafond, nous nous sommes arrêtés en salle de Bagatelle…

- Laquelle ? Chaque salle de ce palais ressemble à une académie du carnaval.

- Hmmm… Répondit le Consul qui parut réfléchir intensément. C’est une demeure où il nous faut vivre dans les banquets continuels.

- Vraiment ? Et comment justifiez-vous ce caprice ?

- Mais afin d’éviter d’y périr d’ennui.

- Est-ce ainsi que vous êtes devenu Consul ? En noyant la planète sous un flot de vin ?

- Hmmm… C’est une vision plutôt schématique.

- Votre débauche elle, n’a rien de schématique. Il est visible que vous l’avez peaufinée.

- Si vous souillez le bureau consulaire, vous devrez nettoyer, enchérit l’aide de camp.

- Ce sera tout, Jenkins ! »

La déléguée des Colonies s’accouda alors au bureau, menaçant d’inonder les éléments de stratégie sous le vin de canicule, et accroissant l’impatience de l’Amiral. Ce dernier se saisit de la bouteille et, lui jetant un regard hautain, la plaça sur une étagère. Finalement vaincus par l’exubérance des récents événements, les congressistes perdirent connaissance avec cohésion, laissant les deux stratèges aux prises avec la direction d’une forteresse assiégée.

Beaucoup plus tard, lorsque le sommeil eut achevé sa régénération et qu’eurent été distribuées des pilules de dégrisement, l’Amiral Bennett demanda aux congressistes s’ils se sentaient concernés par les événements.

« Le Consul et nous-mêmes avons projeté une évasion par les souterrains du palais, annonça Jahärmil.

- Voici les plans du labyrinthe sous-jacent, dit Memniscot en étalant de vieilles feuilles sur le bureau. »

L’Amiral les examina d’un œil critique.

« Comment, ces vilains gribouillages ?

- Je les ai extrapolés d’après les descriptions de (…), dans son traité d’architecture ogurienne. »

Le Logothète, qui recouvrait sa lucidité, se sentait piteux, et s’interrogeait nerveusement sur les probabilités d’un rapport de l’Amiral au Logomegas. Considérant le Consul et ses feuillets, il lui jeta un regard sombre.

« Est-ce cela que vous appelez des plans ? On n’y voit pas de cote, ni de légende. C’est une plaisanterie.

- Nous nous fierons à notre sens de l’orientation. »

Mev Onom soupira de contrariété. En l’espace de trois jours, il avait subi plus de bizarreries qu’en une vie entière au sein des Cohortes. Les événements semblaient s’enchaîner dans l’effervescence et la fantaisie sans déboucher sur le moindre résultat. Il jouait sa crédibilité avec des êtres dispersés et tapageurs, et il sortait tout juste d’une expérience déstabilisante causée par l’apparente manie gorgoniconne de se rouler dans l’hystérie. Et voici qu’à présent ce travestissement de consul prétendait l’entraîner dans les profondeurs du sol avec pour tout guide un ignoble griffonnage, c’en était trop.

« Je ne crois pas que ce soit suffisant, dit-il enfin.

- Soyez rassuré, Log Onom, intervint R. Hadrian. Nos équipes d’entretien cartographient minutieusement les recoins les plus reculés du réseau souterrain. Je peux accéder à leurs relevés topographiques par l’infosphère du palais. »

Et ce disant, il projeta sur la table une série de planche virtuelles représentant une intrication de corridors et de salles aux formes étrangères à toute académie.

« Mais c’est gigantesque, remarqua Jahärmil. Et cela s’empile sur plusieurs niveaux ?

- En effet, confirma Memniscot. La finalité de ce labyrinthe constitue un sujet de controverse. Beaucoup estiment qu’il s’agit d’une expérience architecturale où certains concepts de volume et de cheminement sont poussés jusqu’à leurs extrémités. D’autres suggèrent simplement que les Oguriens possédaient un mode de pensée si original, que leurs réalisations ne peuvent revêtir pour nous la moindre signification.

- Mais ce réseau est complètement loufoque…

- Vous avez saisi, confirma le Consul, ravi. »

Bennett, plongé dans l’étude des intrications souterraines, déclara le front plissé :

« Vous ne parviendrez nulle part. Il n’y a pas de sortie.

- Vous voyez bien ! Dit Mev Onom.

- Cependant, poursuivit l’Amiral, je vous encourage à y descendre, et même à vous y enfouir le plus profondément possible, tant que vous demeurez en mesure de vous situer sur les plans.

- Vous cherchez à vous débarrasser de nous ? Interrogea le Logothète. »

L’amiral prit un air sardonique.

« D’un instant à l’autre, Log Onom, les forces gorgoniconnes vont prendre le palais d’assaut et l’investir. Je ne connais pas les intentions précises de Su Jin, mais c’est le moment idéal pour courir se cacher sous la terre. De mon côté, je ferai en sorte d’absorber l’invasion.»

Les uns les autres se regardèrent quelques instants, puis se hâtèrent hors du bureau.

Dans le hall, trois étages plus bas, se pressait une foule de courtisans qui caquetait autour d’un buffet campagnard. Un orchestre s’agitait mollement au voisinage d’un imposant buisson, sans que le didgeridoo parvienne à couvrir les éclats de la basse-cour. Apercevant la petite troupe qui s’engouffrait dans un escalier dérobé, la foule qui n’était que désordre parut hésiter comme une seule personne puis tergiversa de longs instants à l’imitation des oiseaux migrateurs, avant de se décider pour une direction privilègiée. Quelqu’un, au sein de l’assemblée, avait cru reconnaître dans la fuite des congressistes, l’imminence d’un divertissement organisé par le Consul, en conséquence de quoi la foule se précipita vers l’escalier dérobé dans une grande bousculade.






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