Icarus 19 Février 2010 à 12:02

Icarus


L’Homme est un être bien dérisoire.

A peine son regard a-t-il effleuré la surface des choses,  à peine son esprit a-t-il balbutié un croquis du réel, que le voici déjà nourriture pour les vers. Sa quête n’aura fait qu’égratigner l’apparence de la réalité, et ses pensées n’auront été qu’une étincelle infime au cœur des ténèbres.

Le moindre des arts oblige à tant d’années d’exercices acharnés avant de consentir à l’ébauche d’un résultat, que le fruit du labeur se gâte en fin de compte, engendrant frustration et mélancolie, maux laborieusement soulagées par le vin et par le rire.

Les civilisations elles-mêmes, sur l’échafaudage de leurs institutions, paraissent ne fleurir que pour s’étioler aussitôt, supplantées par des rejetons qui au terme d’une éphémère et fastueuse apothéose, ne se hisseront guère plus haut.

Je suis un vieil homme, et peut-être mes mots sont-ils ceux d’un esprit ayant trop vécu, pour distinguer dans l’interminable amoncellement des années, autre chose que le manège incurable de la vie, qui est également celui de la mort.

C’est pourquoi il me trouble toujours, qu’avec une obstination fourmilière, l’espèce humaine s’acharne, depuis les confins de sa mémoire, à repousser les frontières de son savoir, et à arpenter de son atavique appétit, la démesure de l’univers.

        

L’Icarus était un navire interstellaire. Ce n’était pas un de ces simples projectiles automatiques et  programmés pour sonder les étendues sidérales. Il s’agissait du premier bâtiment conçu pour propulser un équipage au-delà du Soleil et de son cortège planétaire.

Aucun repère humain ne permet de réaliser combien l’univers est vaste. Les calculs et les analogies ne permettent que de s’en faire une vague idée. C’est cette immensité qui a longtemps fait désespérer de pouvoir un jour atteindre les étoiles.

Il y eut cependant des intellects suffisamment affutés, pour imaginer les mécanismes capables de surmonter les restrictions terribles qui entravent la matière dans ses trajectoires. Ces mécanismes furent maîtrisés, et c’est ainsi qu’il y a plus d’un siècle nous fut offerte la possibilité du voyage interstellaire.

Le moment était propice. Asphyxiée par une humanité exubérante, la Terre agonisait. L’adaptation de Mars aux exigences de la vie terrestre réclamait des efforts millénaires, et la recherche de terres à conquérir prenait une tournure d’impérieuse nécessité.

Des dizaines de systèmes planétaires avaient acquis la réputation de lieux favorables à l’apparition et au développement de la vie. Des planètes aux tailles convenables y orbitaient, et leurs soleils les baignaient de rayonnements tempérés. Chez certaines, on avait même détecté les éléments chimiques de base qui chez nous connurent un tel succès. Autant de candidats à la terraformation nous auraient déjà plongés dans l’embarras du choix.

Et voici que parmi les signatures chimiques de ces astres prometteurs, une planète présentait une abondance d’oxygène.


 


Mais pour quoi faire?

Si longtemps après, la question demeure. Ne valait-il pas mieux concentrer notre travail sur la survie certes limitée de l’espèce sur notre modeste rocher ? Pourquoi recommencer ailleurs ce que nous subissions ici-bas. Pourquoi jeter nos efforts aux étoiles ?

Le goût pour les entreprises téméraires est une manie peu répandue. Pour la plupart, les gens courent après une existence douillette et organisée, et ce facteur a sans doute fréquemment favorisé la stabilité de nos civilisations. Il est cependant remarquable qu’une poigné de visionnaires soit parvenue au cours de l’Histoire, à introduire ce qu’il fallait de nouveauté pour hisser le genre humain vers son accomplissement, ou le précipiter à sa perte, selon les points de vue.

Malheureusement tout ce qui vit doit mourir. Notre espèce ne fait pas exception, et il me paraît légitime de constater que nos efforts seront finalement vains. A quoi bon alors, se tracasser à comprendre et explorer l’univers, puisque contre le temps, nous ne pouvons pas gagner ?

Je suis tenté de voir dans cette obstination, l’héritage des premiers hommes, animés de la curiosité qui a fait le succès de notre espèce et qui ne nous a jamais quittés ? Certains y voyaient le moteur de notre épanouissement et l’avenir de l’humanité, d’autre la simple survivance d’une stratégie de survie devenue anachronique…


 


Le jeune garçon que j’étais en ce temps-là ne voyait pas si loin. A douze ans, les rouages des motivations humaines ne sont pas un sujet de discussion. Le temps et la mort, l’origine du monde et sa destruction, sont des concepts trop lointains. En revanche, la magie de la technique et de l’exploration fournissent à l’imaginaire juvénile une abondante matière à fascination.

Peu de gens sont encore là pour s’en vanter, mais j’ai rencontré l’équipage de l’Icarus. Ou presque. Les seules personnes ayant un jour approché le Capitaine Chow Li de plus près que moi sont depuis longtemps sous la terre. Lorsque je les y aurai rejoints, cet épisode de notre mémoire ne vivra plus que sur des supports artificiels, eux-mêmes destinés à se désagréger comme tout ce qui nous entoure.

L’équipage effectuait une tournée planétaire l’année de leur départ. Ces nouveaux Colomb, ambassadeurs de l’humanité, allaient conquérir les étoiles, depuis toujours demeure des dieux, et honoraient chaque capitale de leur présence héroïque, comme si pleuvait sur eux un peu de cette divinité.

Sur un char aux ornements scintillants, vêtus de leurs futuristes uniformes, ils avaient navigué sur la foule comme n’aurait osé le rêver un héros antique. Inondés de soleil, leurs visages m’apparaissaient sur des écrans gigantesques. La foule hurlait et gesticulait, couronnant le triomphe d’une interminable ovation. Tout cela était si grisant, si chargé d’optimisme, que dans les longues années qui suivirent, la sensation resta imprimée en chacun de nous, et toute mon existence fut illuminée par ce souvenir.


 


J’ai dit que l’univers est grand. Il est également contrariant. Il semble conçu pour la contradiction systématique de nos entreprises. Le moindre de nos gestes se heurte à sa résistance obstinée, et nos infimes tentatives pour édifier nos projets sont sans cesse découragées par l’opacité de ses énigmes.

On s’étonne peu alors que l’espace, pourtant si raréfié, oppose une telle résistance à nos velléités de déplacement… Entravé par les lois de la physique, l’Icarus ne pouvait faire mieux que tailler un chemin laborieux dans la texture de ce qu’on appela un jour l’Éther.


Je ne suis pas de ces élus qui peuvent s’enorgueillir de maîtriser (au moins en pensée) les secrets du temps et de l’espace. Seul l’usage d’analogies enfantines me donne, ainsi qu’au plus grand nombre, l’accès à une naïve compréhension des concepts que les savants ont le privilège de manipuler. Ces astuces sont bien connues. L’image d’une feuille de papier repliée sur elle-même permet assez immédiatement d’envisager l’idée d’un voyage que l’on conviendra de nommer ‘hyperspatial’. Se rendre d’un point à un autre par un chemin plus court que la ligne droite, voilà qui aurait sans doute causé chez Euclide quelques insomnies. S’il avait su…

Comment s’y prend-on ? Je n’en n’ai pas la moindre idée. Comme il est fréquent, la chose fut découverte grâce à une certaine part de hasard. Le mauvais calibrage d’un appareil de précision dans une expérience sur les particules des hautes énergies conduisit à une catastrophe d’ampleur respectable où périrent un triste nombre de personnes.

Au-delà des pertes humaines qu’aucune entreprise sérieuse ne saurait considérer à la légère, une colossale quantité d’argent avait été vaporisée, et ce fait conduisit à mener une enquête rigoureuse sur ce qui pouvait être récupéré de l’expérience afin d’en comprendre l’échec.

Les données rescapées de l’accident fournirent des indications qui stupéfièrent les savants. Le dispositif, qui avait été conçu dans un autre dessein, s’était effondré lors du retour à l’équilibre de la structure qu’il avait déstabilisée. Et cette structure n’était autre que l’espace-temps. A force de spéculation, d’extrapolation et de calculs, des théoriciens mirent en lumière certaines pages occultes du manuel de l’univers. Des ingénieurs firent construire des appareils fantastiques, et présentèrent avec fierté l’hypertéléscope. L’engin pinçait la trame de l’espace et permettait aux signaux lumineux de franchir les parsecs comme s’il s’était agi de regarder par une fenêtre. Et c’était une fenêtre, un tunnel, ou un raccourci qui était ainsi pratiqué dans la texture de l’univers.

On put observer des astres inconnus, des phénomènes non répertorié de quelque recoin du cosmos dont nous étions trop éloignés pour les reconnaître.

Puis ils travaillèrent à élargir et stabiliser cette fenêtre dans le but de permettre à la matière de la traverser sans être anéantie. Ils y parvinrent et à l’époque on ne se posa pas trop la question de savoir d’où provenait précisément l’énergie qui permettait ce tour de force, tant le prodige était grand.

Les perspectives étaient grandioses. Au bout de la lunette hyperspatiale éclataient des dizaines de mondes semblables au nôtre, comme s’ils étaient là, à rayonner à quelques pas, comme si l’on allait sans délai pouvoir les toucher. Le monde prenait conscience que d’autres lieux étaient possibles, et que l’on allait pouvoir s’y rendre. La Terre n’était pas un cul de sac après tout, et à travers notre porte des étoiles, l’humanité voyait se dessiner ce sans quoi tout entreprise serait une farce cruelle. Elle percevait un avenir.


 


A travers l’hyperespace semble-t-il, les règles diffèrent peu de celles auxquelles nous sommes accoutumées. Le trajet vers Olympe, ainsi que le nouveau monde avait été nommé, ne serait pas instantané. Il paraîtrait quelques semaines pour l’équipage de l’Icarus qui se déplacerait presque aussi vite que la lumière, tandis que sur Terre s’écoulerait 179 années avant de recevoir en retour le signal du succès.

C’est une durée considérable pour une société, et nous ne pouvions évidement pas attendre tout ce temps pour exploiter notre découverte, aussi est-ce avec un optimisme candide que nous avons jeté une bonne part de nos ressources dans la réalisation de plus de vaisseaux, de véritables cités de l’espace qui à la suite de l’Icarus, se tailleraient un chemin cosmique vers un nouveau commencement.

Ces nefs furent construites et envoyées à des intervalles d’une dizaine d’années. On en construisit une demi-douzaine, mais quatre seulement prirent le départ.

Des voix n’avaient pas manqué de s’élever dès le début de l’entreprise. Aucun projet commun ne peut voir le jour sans que des discordances ne viennent tempérer la marche forcée des événements, et par ce moyen certaines grandes erreurs sont parfois évitées. Ce ne fut pas le cas cette fois.

Certains avaient tenté d’attirer l’attention sur un aspect troublant des mesures effectuées au travers de la machine mais s’étaient heurtés au climat d’euphorie qui régnait sur l’ensemble du projet. Ils faisaient remarquer un manque de fiabilité dans les observations d’Olympe et de son soleil. Chaque campagne de mesure aboutissait à des résultats légèrement différents des précédentes. On leur répondait alors que certaines subtilités du mécanisme hyperspatial devaient être à l’origine de ces écarts, et que ces détails seraient sans doute éclaircis à mesure que sa compréhension s’affinerait.

Puis peu après le départ de la troisième nef, un étudiant fit remarquer que les décalages mesurés semblaient suivre une progression régulière, et que cette dernière effectuait un saut significatif après chaque départ. La remarque était suffisamment troublante pour qu’une commission fût chargée d’en approfondir la réalité et l’on découvrit deux faits embarrassants.

D’une part, la remarque était fondée. Chacun des départs en direction d’Olympe semblaient induire dans les mesures sur son étoile des changements non négligeables. D’autre part, ces changements modifiaient complètement l’image que l’on se faisait de l’habitabilité du nouveau monde. Si les premières études avaient conclu à une étoile extrêmement semblable à notre soleil, les corrections apportées la faisaient à présent ressembler à un astre en fin de vie, un soleil comme le nôtre oui, mais sur le point de devenir une géante rouge et d’engloutir son cortège planétaire dans le processus.

L’ombre s’abattit sur notre planète. Vers quelle destination avions-nous lancé nos vaisseaux ? Quel avenir était-il possible d’espérer sur le nouveau monde ? Que fallait-il croire ? Les premières études, qui décrivaient une accueillante copie de notre système solaire, ou ces derniers résultats qui dévoilaient un monde au bord de l’anéantissement ? Dans tous les cas disaient certains, il était inutile de s’alarmer. Après tout, la transformation en géante rouge d’une étoile de type G n’est pas un phénomène prédictible à l’instant, ni même au million d’années près. Le soleil d’Olympe était sans doute bien âgé, mais son espérance de vie était toujours grande rapportée à l’âge de l’humanité.

Mais quel lien y avait-il avec les déplacements que nous faisions au travers de l’hypertunnel ? La coïncidence ne pouvait être ignorée. Fallait-il comprendre que d’une façon qui restait à découvrir, les énergies titanesques théoriquement requises par notre fulgurant mode de transport étaient précisément soutirée à l’étoile qui portait nos espoirs ?

La question ne pût être tranchée. On débattit violemment, on envisagea les scénarios les plus extrêmes, et dans cette confusion, on procéda au lancement de la quatrième nef. Immédiatement, les mesures firent apparaitre un bond dans la progression de l’étoile sur le diagramme de Hertzsprung-Russell. Le soleil d’Olympe apparaissait à présent au bord de l’explosion. Qu’avions-nous fait ? Notre nouveau monde n’était qu’un piège absurde dans lequel nous avions précipité nos dernières ressources. L’humeur était à présent à l’amertume et au désespoir. Mais le pire n’avait pas encore fait son entrée.


 


Peu après le départ de la quatrième nef, c’est-à-dire 88 ans après l’ouverture de la porte des étoiles, les radiotélescopes de toute la planète commencèrent à enregistrer un signal que personne n’avait prévu.

Il possédait les caractéristiques attendues depuis si longtemps du signal émis par une hypothétique entité consciente ailleurs dans l’univers. Il ne semblait pas provenir d’une direction privilégiée mais son origine ne fut pas un mystère bien longtemps. Il s’agissait du nôtre. Plus précisément, il s’agissait du début du flot de signaux que les premiers chercheurs avaient envoyés au travers du tunnel. Des ondes électromagnétiques de caractéristiques typiques, obéissant à certains protocoles. Tout le monde ne vit pas tout de suite ce que cela signifiait. Mais bientôt, après avoir envisagé toutes les explications que dans leur désespoir les savants, les philosophes, les mendiants et les ivrognes s’échinèrent à élaborer, tout le monde finit par comprendre la vérité.


 


Puis la planète sombra dans le chaos. Les décennies qui suivirent ne furent qu’un cauchemar éveillé. Plus de civilisation qui tienne dans le monde où je vis à présent. Plus de justice non plus, plus de lois. Pourquoi édifier quoi que ce soit qui sera de toute façon bientôt détruit ? Comment rendre la justice, comment respecter des lois, lorsque la seule motivation qui subsiste est l’appétit féroce et désespéré pour la satisfaction immédiate des besoins naturels ? Notre monde n’est plus qu’horreur et cruauté. C’est le règne de la misère et de la mort. Les animaux ne sont pas si répugnants.

Dans le ciel assombri rayonne la sphère écarlate qui fut le soleil. Dévorant chaque année plus d’espace, irradiant un monde crépusculaire, notre étoile mourante éclaire les ruines de notre splendeur passée.

Ma survie à un âge avancé dans un monde aussi funeste pourrait surprendre. Bien qu’improbable, cette persistance qui est mienne trouverait certainement des explications mais qui s’en soucierait ? Ma préférée est d’ordre psychologique. Car il manque un point final à cette histoire. Quand il fut établi que la porte des étoiles ne nous faisait pas voyager dans l’espace mais dans le temps, et que l’astre que nous contemplions au travers représentait littéralement notre futur, il fallut également admettre l’ironie suprême de notre échec. Nous allions avoir des nouvelles de l’Icarus bien plus tôt que nous l’avions prévu.

Cela fait 88 ans maintenant que le vaisseau d’exploration a quitté la Terre avec triomphe, emportant avec lui les espoirs et les rêves de notre espèce. Si nos calculs sont corrects, c’est aujourd’hui qu’il doit nous revenir. Pour l’équipage, quelques semaines seulement se sont écoulées depuis le départ. Le capitaine Chow Li doit être en ce moment même occupé aux manœuvres d’approche. Parti en héros à la conquête des étoiles, il ne se doute pas qu’il revient tel un absurde spectre pour hanter les ruines de son monde dévasté. Sur les lieux même où il y a si longtemps il défila sous une pluie de fleurs, il s’apprête à découvrir le fétide crépuscule de ses descendants qui, plus misérables que la plus abjecte des bêtes, s’entre-dévorent au milieu des décombres.

J’ai hâte de voir la tête qu’il va faire.





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