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Le Grand Empire Hyperaustralien Personne, à l’heure actuelle, n’a connaissance de la resplendissante civilisation des Hyperaustraliens. Sa trace perdure pourtant dans les archives parallèles de la Compagnie du Contrôle Temporel, mais aucun non initié à ses étonnants secrets ne peut se figurer l’influence que cette culture faillit avoir sur notre bleue planète. Les Hyperaustraliens étaient un peuple de gens qui régnaient sur l’Antarctique, et par conséquent sur le monde, depuis une fameuse nuit des temps, et jusqu’à l’invention du voyage temporel qui éroda leur puissance jusqu’à la disparition. Les esprits forts qui objectent que l’Antarctique est empêtré dans les glaces depuis un temps plus ancien que l’expansion des hominidés sont tout simplement mal renseignés : quand on n’a pas accès aux archives de la Compagnie, on se tait. La vérité est qu’avant la découverte improbable du voyage dans le temps par un employé d’une entreprise de services mis en demeure de se présenter à l’heure à son travail, l’Antarctique était un continent fort agréable à arpenter de septembre à janvier. Le peuple qui l’habitait était le représentant d’une culture industrieuse, et sa maîtrise des sciences appliquées lui offrait la possibilité de contrecarrer l’effet frigorifiant du courant circumpolaire, faisant du continent un jardin futuriste de quatorze millions de kilomètres carrés. Ce jardin était le théâtre d’une activité créatrice dont l’intensité rayonnait sur la planète. Sa vitalité artistique, sa puissance technologique, et son histoire multimillénaire, donnaient à l’antiquité méditerranéenne l’apparence de chamailleries néanderthaliennes autour de misérables huttes. De septembre à janvier, des nuées de touristes s’abattaient sur le continent, avides de culture, de majesté et d’Histoire. Ils venaient du monde entier pour envahir les mausolées érigés à la gloire de héros millénaires, parcourir les sites préservés de combats illustres, et s’abreuver de plats locaux et de collections de souvenirs. L’avènement du voyage temporel vint apporter une dimension supplémentaire au phénomène. On ne proposa plus alors d’excursion sur les lieux chargés d’Histoire, mais dans l’Histoire elle-même. Avec plus de discrétion sans doute, mais avec une fascination enchantée, les touristes étaient désormais promenés d’un bout à l’autre de la ligne du temps avec comme escales, les moments les plus déterminants et les plus spectaculaires de la civilisation hyperaustralienne. Il est cependant une caractéristique malheureuse de l’évènement historique comme de tout évènement : c’est qu’il est défini en un lieu et un instant. En effet, aussi encombrée que puisse paraître une place touristique classique, les visiteurs finissent tôt ou tard par la quitter, faisant de l’espace pour les nouveaux arrivants. Dans le cadre de l’évènement historique, non. Chaque groupe de touriste vient s’ajouter au précédent pour partager le même instant. De ce fait, on assiste à un encombrement croissant à chaque nouvelle arrivée. Ainsi, si les premiers touristes ont pu profiter du spectacle saisissant des batailles antiques, camouflés dans l’un ou l’autre camp et encadrés par des guides les incitant à une discrétion totale afin de ne pas troubler le cours des évènements historiques, les expéditions suivantes ne purent que constater l’abondance d’éléments étrangers au décor originel, ainsi que la présence simultanée d’un grand nombre de guides aux visages identiques. Dans les lieux où la population était plus confidentielle, comme lors d'un assassinat fameux, ou la signature d’un traité, le problème devint rapidement plus embarrassant, en ce qu’il se fit de plus en plus difficile de faire admettre un nouveau groupe d’importuns dans une salle où se pressait déjà une ribambelle de personnages n’ayant visiblement rien à y faire. A tel point que les protagonistes de l’Histoire semblaient accepter comme une fatalité inexplicable, qu’à chaque fois que se produisait un évènement significatif, le monde semblait soudainement peuplé de gens sortant de nulle part, fagotés comme des malapris, invariablement accompagnés d’un nombre invraisemblable de jumeaux mal déguisés, et sur lesquels il était par la suite impossible de mettre la main. Les premiers incidents survinrent lorsque le nombre de touristes présents lors de dates marquantes commença à dépasser celui des personnages originels. Devant l’affluence de personnages inconnus, encombrants et si absurdement étranges, certains évènements clé de l’Histoire n’eurent tout simplement pas lieu, pour être remplacés par de grotesques farces où les invectives dégénéraient en chasse à l’homme, forçant les voyageurs imprudents à se dématérialiser pour retrouver leur présent, ajoutant ainsi à la confusion qu’ils avaient suscitée. En étudiant les souvenirs de ces témoins à leur retour, on pu établir que la trame de l’Histoire avait été significativement modifiée par leur présence, et la Compagnie décida de mettre un terme à ces excursions, de peur de voir le Présent se faire irrémédiablement happer dans un incommensurable repli de l’Espace-Temps. Mais certaines des personnes retournées du passé avaient découvert un présent altéré, dans lequel leur existence personnelle se trouvait profondément dégradée, voir dans lequel elles n’avaient plus d’existence du tout. Parmi ces personnes se trouvaient des guides, et profitant de leur accès privilégié au déplacement temporel, elles se ruèrent vers le passé afin d’y corriger les erreurs générées. Malheureusement, les zones sensibles étaient si inextricablement altérées, que leurs actions ne firent que les emmêler davantage, forçant la Compagnie, pour sa propre survie, et celle du Présent, à y dépêcher en force ses agents de contrôle. Elle dû également préserver ses archives des vagues de modifications temporelles, en les envoyant se dissimuler loin avant les temps historiques, où aucun changement du cours de l’Histoire ne les affecteraient, dans le but d’en faire le repère de la Réalité Originelle. Des tentatives de la Compagnie de reprendre le contrôle du temps, il résulta une grande confusion, et les tournants de l’Histoire devinrent le théâtre de scènes sans queue ni tête, où des chrononautes renégats affrontaient des agents du Contrôle Temporel sur les champs d’autres batailles, et où le moindre dîner entre princes voyait la foule des courtisans, exagérément gonflée, se tirer par les cheveux et se donner des coups de pieds, tout en essayant misérablement de ne pas se faire remarquer des gens de l’époque, abasourdis de consternation. La situation devenait chaotique, et sous le coup d’une instabilité chronologiquement centrée sur la saison touristique, le Grand Empire Hyperaustralien devint la première civilisation de l’Histoire à tomber en ruine de septembre à janvier. L’effet de ces désordres multiples fut de déstabiliser définitivement le cours de l’Histoire, et instantanément, cette dernière parti s’installer sur la ligne de stabilité la plus proche, c’est-à-dire une réalité où la civilisation hyperaustralienne ne vit jamais le jour, et où le voyage temporel ne fut jamais inventé. La Compagnie, cependant, fait toujours partie de cette réalité, car ses archives parallèles furent finalement découvertes dans des circonstances terriblement dissimulées au grand public. La Compagnie seule est donc dépositaire du savoir sur la Réalité Originelle. La Compagnie seule connaît l’existence potentielle du grand empire hyperaustralien et triture son héritage afin d’en extraire le secret du déplacement temporel. Ainsi, les esprits forts qui objectent que l’Antarctique est empêtré dans les glaces depuis un temps plus ancien que l’expansion des hominidés sont tout simplement mal renseignés : quand on n’a pas accès aux archives de la Compagnie, on se tait. 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