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Le congrès de Gorgonicon 1 – Gorgonicon
Le monde de Gorgonicon, dans le système nébulaire de la Trombe, est largement méconnu du citoyen de notre belle Voie Lactée. Il se dissimule au sein d'un amas globulaire, à l’abri de l’Empire et de ses fièvres, tout au nord du disque galactique. Les amas globulaires sont de sphériques concentrations d’étoiles, qui gravitent autour de la Voie Lactée comme autant de petits univers compressés. Ils sont dédaignés par l’administration impériale, car peu propices à la genèse de planètes hospitalières, ni d’ailleurs à quoi que ce soit de praticable. D’autre part, leurs orbites les entraînent à des distances du plan galactique dont la simple évocation laisse rêveurs les explorateurs les plus effrontés. Aussi ces lieux demeurent–ils enveloppés de mystère, nimbés de légendes funestes, et truffés de mythes invérifiables. Finalement, peu d’aventuriers se risquent à vagabonder aussi loin, et le système de la Trombe constitue une anomalie insaisissable.
C'est malgré tout un coin fort sympathique, et les mondes locaux font parade de nuits étincelantes où resplendit le spectacle d’un million de soleils. En effet, un tel foisonnement stellaire en fait le théâtre des phénomènes célestes parmi les plus intensément pourvus de la galaxie. La région fourmille d’étoiles en collision, l’espace y est déchiré par de fantastiques jets de matière, et les supernovae y sont si nombreuses, que des légions de prédicateurs épuiseraient leurs soirées à y proclamer la fin des temps. La Trombe a pour planète capitale Gorgonicon. C’est un monde tellurique abondamment méconnu, mais dont certains initiés chuchotent le nom la nuit, le regard plissé, à couvert sous les remparts de tentures épaisses, et dans le climat complice de lueurs tamisées. Sa situation isolée à la frange de l’espace intergalactique a inspiré à une ribambelle de poètes une collection d’œuvres mirobolantes qui constituerait, si cela venait à se savoir, la source indélébile d’un grand embarras pour le monde inexorable de la littérature impériale.
La planète est administrée par le consul Memniscot. De l’avis de son entourage, et de quiconque ayant eu affaire avec lui, le consul est un individu d'une grande abstraction. Memniscot aspire en effet à une détermination ferme dans l'exercice de sa fonction, mais son naturel contemplatif l'empêche de s'en faire une idée bien précise. Auteur involontaire de quiproquos fameux, il est aussi célèbre pour ses capacités de dispersion. Soucieux de ne prendre à la légère aucune décision liée au sort de son système planétaire, Julius Memniscot soupèse, considère et extrapole la moindre notion jusqu’à un degré séraphique. Ainsi, devant une journaliste qui le questionnait sur sa vision personnelle du rôle de Consul de l'Empire Galactique, Memniscot s'évapora dans une rêverie d'une telle altitude, qu'il fallut bien convenir qu'il s'était endormi.
Ce jour–là, le Consul de la Trombe devait recevoir trois délégations de diplomates. Ces visiteurs venaient pour discuter de la possible attribution d'un contrat d'exploitation sur Mystiifilmini, une planète à l'épaisse et troublante atmosphère, que l’on avait découverte il y a peu d’années dans l’amas d'étoiles environnant. Niché dans son fauteuil antiGrav, Memniscot considérait l’étendue du palais consulaire, son horizon de collines boisées, puis le ciel intense qui se trouvait au–delà, et se demandait dans quelle direction évoluait la nouvelle planète. Saisi par l’incertitude, il gesticula à son majordome le désir de se documenter sur la question. La machine s’inclina et fit signe à un drone, qui disparut pour revenir accompagné d’un droid, lequel tendit au consul un rouleau de lecture. Son fauteuil ronronnant à quelques centimètres du gazon, Memniscot étudia quelques articles parus sur la nouveauté.
Mystiifilmini abrite la vie. Les premiers explorateurs ont observé, dans l’environnement confus des brumes qui règnent à sa surface, la dérive de curieux organismes spongiformes. A l’instar des espèces de mousses dont son sol est recouvert, ces créatures ont jusqu’ici fait montre d’un comportement peu entreprenant, et n’ont été à l’origine que d’un faible enthousiasme. Sur certains hauts plateaux cependant, on a rencontré un petit animal à l’allure de gastéropode, qui suscite une grande sympathie. Memniscot s’en était d’ailleurs fait amener un spécimen, lequel s’était révélé un animal de compagnie apaisant et décoratif. Par ailleurs, précisait un rapport confidentiel, on avait décelé la présence dans le manteau de la planète, de certains minerais très recherchés, dont la nature et l’utilité plongeaient le consul dans la confusion.
Bien. Pour laquelle de ces choses les délégations avaient–elles consenti au déplacement?
Memniscot consulta son agenda à la recherche de précisions sur les importuns. Ah, voyons...
Voyons... les Colonies Forestières du Couchant…
Une armée de paysagistes s'était mise en tête de transformer ce monde vaporeux en exploitation forestière. En effet, sur chaque planète de l'Empire, tout citoyen le moins du monde soucieux de sa présentation, considère le faste des palais impériaux comme un standard de gigantisme qu'il lui faut approcher en toute hâte, sous peine de passer pour un provincial. En conséquence, depuis que l'Empereur se passionne pour les plantes de salon, les Colonies ne trouvent plus assez de planètes inhabitées pour y faire pousser leurs séquoias.
Hmmm cela semblait bien fastidieux...
Voyons plutôt... les Cohortes de l'Hégire Sidérale…
Memniscot avait connaissance des richesses minières de Mystiifilmini. Que les Cohortes en sachent tout autant, voilà qui était curieux. Quoi qu’il en soit, leur ambitieux projet de conquête des Nuages de Magellan constituait un gouffre de ressources variées. Pour l'application d'un de leurs plans de production sidérurgique, ces technocrates exaltés auraient suffisamment d'audace pour réduire la planète en poudre, et la charger ensuite dans des containers dont le consul n'osait pas se figurer les dimensions.
Quel ennui... que désiraient les autres déjà?
Ah, le Collectif Florissant des Éponges Primordiales…
Quelle sorte de fantaisie? Voyons… le Collectif défendait l’idée selon laquelle tous les systèmes nerveux, et en particulier le cerveau humain, trouvent leur origine dans les éponges de mer. Forts de cette certitude, le Collectif affiche envers toute forme de vie primitive et vaguement spongieuse, un respect proche de la vénération. Memniscot jugeait l’attitude exagérément farfelue. Quoi qu’il en soit, le Collectif désirait s’assurer que les organismes dérivant dans l’atmosphère de Mystiifilmini bénéficiassent d’un traitement déférent, au lieu d’être exterminés comme c’est l’usage.
Le Consul soupira. Gorgonicon ne se trouve pas précisément à la croisée des voies commerciales, et une visite des mondes centraux, même officielle, tenait du haut divertissement. Mais pourquoi les gens venaient–ils toujours l’esprit encombré de notions épuisantes, au lieu de simplement passer pour dîner?
Répandu sur son fauteuil, le Consul décida soudain qu'il avait trop mangé. Il s'était assoupi après le déjeuner, et n'avait pas remarqué les signaux désespérés de son majordome. Ce dernier avait perdu l'usage de la parole lors d'une averse inopinée, et le fabricant affirmait que le modèle était trop vieux pour envisager de le réparer. En conséquence, la malheureuse machine avait dépêché un drone, qui à présent glapissait à quelques centimètres du visage consulaire. Émergeant de sa torpeur en baillant, le consul réalisa que son fauteuil s'était laissé déporter à une dizaine de mètres au–dessus du gazon, d'où il contemplait maintenant son serviteur mécanique, occupé à une pantomime alarmée à son attention.
Revenant alors à son obligation de l'après–midi, il exécuta un atterrissage lascif et pris le chemin de sa penderie. Dans le placard à chaussures, il fronça un œil lourd de suspicion en constatant l'absence de ses babouches brodées de fil végan. Ce genre de disparitions devenait si fréquent, qu'il avait conçu le projet de rédiger un ouvrage de référence sur l’étude des placards à chaussures en tant que hauts lieux énigmatiques. Il déplora un instant la perte de ses babouches, puis il revêtit son habit d’apparat (la tunique magenta et le manteau anthracite). Mais au pesant collier consulaire, il préféra un léger pendentif de pierre d’ambre. « Les vapeurs de camphre qui s’en dégagent sourdement, apaisent l’atmosphère, et constituent l’apéritif du négociateur » aimait–il à rappeler. Il le rappela donc à son majordome qui acquiesça, et se mit en devoir d'aller accueillir la délégation des Colonies Forestières, en ignorant les lamentations de son chef du protocole.
Un des attraits que l’on prête au voisinage d’un ascenseur spatial résulte de la nécessité pour un tel édifice d’être situé à l’équateur. La chose ne saute pourtant pas aux yeux dans le cas d’une planète hostile, comme le monde glaciaire de Jarkov, où batifole une partie de la mégafaune reconstituée du pléistocène, ainsi d’ailleurs qu’une population de chasseurs–cueilleurs, descendante d’une expédition de paléontologues enthousiastes et aujourd’hui disparus. Sur la plupart des mondes habités cependant, ce voisinage est le lieu d’une grande clémence climatique, ainsi que d’une grande bousculade.
Du fait de cette attraction régionale, et puisque c’est par ce câble que vont et viennent les voyageurs vers d’autres mondes, le point d’ancrage d’un ascenseur est traditionnellement l’endroit le plus étourdissant d’une planète.
Sur Gorgonicon, Le Grappin est une île volcanique sur laquelle s’amoncellent les bâtiments d’une ville–fourmilière. D’une rue à l’autre, la pompe des palaces retentit sur la crasse des gourbis les plus abjects, mais l’ensemble distille une atmosphère de luxe enfiévré, considérée localement comme digne des plus grandes métropoles.
Aux yeux d’un véritable métropolitain cependant, la capitale d’un monde aussi périphérique que Gorgonicon fait pâle figure, comparée au faste et à la démesure des mondes centraux. Son urbanisation ne se perçoit que comme une tentative maladroite pour s’accoutrer des traits d’une nouveauté fanée, qui lui permet tout juste de se revêtir du ridicule dernier cri. Conséquemment, les représentants des Colonies Forestières du Couchant abordèrent les somptueux escalators antiGrav qui mènent des filtres de contrôle au Grand Salon de débarquement, avec une condescendance mal retenue. Yaël Jäharmil, Déléguée Plénipotentiaire des Colonies, distingua, une dizaine de mètres plus bas, le Consul Memniscot et sa suite, au milieu d’une foule de voyageurs sans grâce. Au fond d’un des restaurants à la moquette suspecte, un groupe de vagues hippies semblait, dans des fauteuils endormis, attendre qu’un obscur messie vienne prendre la commande. Le Grand Salon lui–même, malgré ses marbres, ses tapis, ses balcons et ses colonnades, ne pouvait lui dissimuler son aspect défraîchi.
Jäharmil atteignit le pied de l’escalator en étouffant des bouffées de condescendance, et s’avança vers le Consul pour lui serrer la main. Ce dernier lui souhaita la bienvenue avec des grâces d’une confondante désuétude, tout en lui agitant sous le nez un ahurissant pendentif orangé. La déléguée des Colonies sourit et émit le souhait que l’on se mit au travail au plus vite. Memniscot l’invita alors en se gondolant, à le suivre vers un embarcadère, où une vedette officielle les conduirait à son palais, afin d’y poursuivre la relaxation dans l’attente des débats. Tout le monde prit donc place sur une embarcation spacieuse qui se propulsa silencieusement sous le ciel étrangement illuminé.
La densité d’étoiles autour du Système de la Trombe est telle que, même à midi, plus d’une centaine d’astres demeurent visibles dans le ciel gorgonicon. Onze d’entre eux sont même suffisamment brillants pour apparaître comme de minuscules soleils aux teintes variées. Perceptible malgré la brume qui habillait l’horizon, la géante gazeuse qui entraîne Gorgonicon autour de son soleil donnait à l’ensemble une vertigineuse perspective. Vu depuis la mer, le spectacle des cieux globulaires surplombant la cité du Grappin couverte de lumière était saisissant, et la représentante des Colonies en négligea sa condescendance. La baie composait un tableau resplendissant que ne venait gâter que la présence malheureuse du groupe des vagues hippies du Grand Salon, occupés sur le quai, à un bruyant et incompréhensible cérémonial.
A l’avant de la vedette, on avait dressé un buffet de canapés, et un serviteur mécanique proposait des cocktails à l’assistance. Doucement, on entendait le gazouillis des drones, qui susurraient à leurs maîtres un assortiment de commentaires culturels. Un jour, un historien avait assuré devant Jäharmil qu’en une époque lointaine, les citoyens de l’empire ignoraient l’usage du drone personnel, et devaient en conséquence faire face aux misères de la vie quotidienne sans l’aide et le réconfort de leurs chérubins synthétiques. L’historien précisait également qu’en ces temps lamentables, l’espèce humaine toute entière vivait confinée sur une seule planète. Yaël Jäharmil concevait avec difficulté que ses ancêtres aient pu survivre dans un environnement aussi effroyable. Au sein de sa suite, Memniscot était parvenu à s’assoupir. Faisant corps avec un fauteuil engourdi, un drone flottant mollement au–dessus de son crâne, il tenait dans un bras son drôle de petit animal en forme d’escargot caparaçonné.
R. Hadrian, l’androïde protocolaire, tint à s’excuser pour le Consul, qui souffrait d’une digestion laborieuse. Jäharmil balaya le sujet d’un gracieux revers de main et exprima sa curiosité pour la bestiole. L’androïde l’informa sentencieusement de ce que l’on savait jusqu’à présent sur la créature : « Son nom savant est Cephalopodium Mystiifilmini, affirma–t–il. – On en a plein la bouche… un gastéropode? – Céphalopode, madame la Déléguée Plénipotentiaire. – Il ressemble plutôt à un escargot. – En effet, madame Jäharmil, cependant, il ne peut être apparenté à cette espèce car il s’agit d’une forme de vie indigène. – Et pourquoi donc l’appeler céphalopode dans ce cas? – Son cerveau est dans son pied. » Jäharmil plissa les yeux en direction de l’animal, tentant d’imaginer ce qui pouvait lui servir de pied, ou de cerveau, et décida qu’il s’agissait d’un escargot. Elle s’apprêtait à répondre à l’androïde, mais en croisant ses yeux écarquillés, elle déclara finalement: « Je vois… Et son excellence semble lui témoigner une grande affection, pas vrai? – Le Consul Memniscot subit l’influence de l’animal. Des études ont mis en évidence une corrélation entre la présence de cette créature, et le ralentissement des ondes cérébrales chez les humains de son voisinage immédiat. A l’heure qu’il est, l’activité cérébrale du Consul est descendue au niveau Thêta. – Mais il dort? – En effet. Si ce sommeil se poursuit, la créature va le plonger au niveau Delta. Alors, seules les fonctions vitales seront assurées par son cerveau. Au bout d’une heure, il se rapprochera de la mort cérébrale. » Jäharmil fronça les sourcils. « Mais n’est–ce pas dangereux? – Certainement. Aussi son drone a–t–il pour mission de réveiller son excellence toutes les vingt minutes. – Mais personne ne va–t–il le dissuader de passer autant de temps avec ce poison? – Nous le lui avons longuement expliqué. – Qu’a–t–il répondu? – Il s’est endormi. »
Pendant ce temps, l’esprit assoupi de Memniscot dérivait dans l’atmosphère de Mystiifilmini, et se ravissait de la quiétude organique qui y régnait. Musical. Musical. Organique. Les mousses brunes et rousses qui tapissaient la surface ronronnaient comme une mer de minuscules choristes végétaux, et les éponges flottantes faisaient résonner quelque chose d’inexplicable et de fascinant. Inexplicable. Fascinant. Au loin, se profilant sur un horizon de douces collines, les silhouettes de bestioles à carapace dodelinaient tranquillement dans la brume. Une profonde sérénité imprégnait son esprit. Memniscot s’avança vers eux.
Consul Memniscot ! Une voix métallique déchira soudain la tranquillité. Par tous les diables, que me veut–on? « Excellence, nous voici arrivés au palais, babillait le drone du Consul. – Ah, certainement, répondit ce dernier. » Au milieu d’un parterre de courtisans aux doigts chargés de canapés, le Consul de la Trombe retrouvait ses esprits avec la grâce d’une fougère ébouriffée. Au sein de la délégation, on marqua l’évènement d’un frémissement des sourcils, avant de se retourner vers l’apparition majestueuse du Palais d’Assurbanipal.
Le palais de pierres blanches resplendissait dans le soleil. Le chef du protocole expliqua à la représentante des Colonies que le nom de l’édifice provenait d’un souverain de l’antiquité terrienne. Un architecte fantasque s’était inspiré de cette période extraordinairement ancienne pour réaliser un bâtiment à l’aspect théâtral et inquiétant. De l’extérieur, il évoquait plus une forteresse qu’un palais, bien que les deux divinités barbues qui en protégeaient l’entrée fissent penser à une sorte de temple. Mais une fois à l’intérieur, c’était un débordement d’ornements de toutes sortes, recouvrant des structures folles qui soutenaient des échafaudages de jardins suspendus. Devant l’exubérance de l’architecture et de la décoration, la condescendance des membres de la délégation fit place à une vague inquiétude.
Bien que n’étant pas une nation ni un peuple, les Cohortes de l’Hégire Sidérale constituent un phénomène essentiel dans l’Histoire de notre belle galaxie. Leur origine s’éparpille au sein d’une écurie de mythes et de balivernes aussi anciennes que l’Empire, avec lequel elles entretiennent une relation symbiotique. Sans la méthodologie implacable des Cohortes, l’Empire Galactique n’aurait probablement jamais atteint le degré de sophistication logistique nécessaire à la gestion d’un domaine trop vaste pour l’entendement d’un individu, et se serait dissipé au long des millénaires, dans un dilettantisme féodal. Parallèlement, sans la présence chaotique de mille mondes enragés de frivolités, les Cohortes se seraient probablement asphyxiées toutes seules dans le cloisonnement méthodique de leur propre organisation. N’ayant de comptes à rendre qu’à l’état central, les Cohortes sillonnent le vide sidéral à la recherche de mondes à conquérir, à mettre aux normes et à exploiter. Avec une soif de conquistadores, leurs bâtiments titanesques dévorent l’espace inexploré, afin d’y puiser la matière à leur expansion, et livrer à la folle démographie de l’Empire, des exutoires planétaires de la plus stricte conformité. Certains affirment que les Cohortes sont éternelles, car elles n’auront de cesse que chaque caillou de la galaxie ne soit référencé, intégré à l’édifice impérial, et peuplé de contribuables disciplinés. D’autres prétendent que cela est déjà accompli, et que, réunis en conciles vaticinateurs, les dignitaires de l’ordre ourdissent dans la fièvre continuelle, des projets formidables de croisière intergalactique. Le Logothète Mev Onom–22? n’était pas initié à des affaires aussi souterraines, et il en était ravi. Un bon serviteur de l’Hégire ne gaspille pas son temps en spéculations improductives, et un logothète s’acquitte méthodiquement de sa tâche, laquelle consiste à s’emparer d’objets célestes variés, afin de les transformer en quelque chose de profitable pour l’Empire. Il ne lui avait cependant pas échappé que l’amas 47 du Toucan constituait une tête de pont envisageable pour une trajectoire vers les nuées magellaniques. Il avait également pensé à vérifier son intuition en recherchant dans le dédale de l’organisation hégirienne, les références d’un projet de conquête extragalactique. Malheureusement, si le fonctionnement des Cohortes est basé sur la Rigueur et le respect de la Méthode, son envergure et sa complexité en font un organisme profondément babélien. Ainsi, toute information est jugée utile à un certain degré, catégorisée, et archivée dans un système cohérent avec lui–même, mais sans que soit à un seul instant envisagée la possibilité que quelqu’un puisse chercher un jour à s’en servir. Mev Onom avait effectué quelques recherches, rédigé plusieurs demandes d’accréditation, puis jugé qu’il serait probablement mort de vieillesse avant d’avoir obtenu une réponse, et après avoir certainement perdu la raison. Ainsi, il comptait se borner à faire son métier, c'est–à–dire s’emparer d’une nouvelle planète, avant que ses précieuses ressources ne soient dilapidées par une troupe d’amateurs. La délégation des Cohortes était arrivée un jour plus tôt dans l’espoir de prendre de l’avance sur les négociations, mais le Consul avait déjoué sa manœuvre et n’avait parlé que de céphalopodes et de civilisations disparues. La partie allait être serrée. Le Consul avait une façon d’éluder les questions… Malgré tout, Mev Onom possédait la carte maîtresse. A trois jours de route, la 14e armada fendait l’éther pour prendre le contrôle du système de la Trombe, s’il fallait en arriver là. Il se félicitait de la façon dont les choses s’étaient jusqu’à présent déroulées. Les richesses du sous–sol de Mystiifilmini n’avaient pas été divulguées par Gorgonicon, et auraient facilement filé entre ses doigts si un espion appointé par l’Hégire n’avait pas été en place pour relayer l’information et permettre l’opération. Cet agent devait le contacter avant les débats afin de lui servir de relai permanent avec l’armada. Il s’était attendu à une approche directe lors de son arrivée au Grappin, mais l’homme avait sans doute retenu une méthode plus subtile et s’était probablement infiltré parmi les êtres pittoresques qui hantent la cour gorgoniconne. Il se ferait certainement aborder au cours du dîner par un professionnel qui saurait, à l’aide de phrases sibyllines, attirer son attention sans éveiller de soupçons. De la galerie où il se tenait avec sa délégation, il pouvait observer dans le cloître, deux étages plus bas, les représentants des Colonies Forestières investir la place en rangs dispersés. Dans un coin, le Consul Memniscot se cramponnait à une bestiole grotesque que voulait lui arracher son majordome… Quelle curieuse planète que Gorgonicon. C’est tout juste si Memniscot s’était souvenu de son arrivée. Il avait dû patienter pendant un temps abominable dans le grand salon du Grappin, entouré par ces vagues hippies qui semblaient y attendre depuis des semaines. Quel raffut avaient–ils fait lorsque le Consul était passé l’accueillir… Le drone du Logothète piailla pour lui annoncer qu’un droid venait de les inviter à gagner la terrasse. Impatient d’en venir au fait, Mev Onom se mit en route en faisant claquer sa longue cape noire. La terrasse était inondée de lumière. On y accédait par des arcades qui la séparaient des salons. Trois salons disposés en pétales de fleur s’arrondissaient autour d’une salle de réception qui était bordée au sud par ces mêmes arcades. Un large et court escalier permettait de descendre sur la terrasse, qui se révélait être un jardin suspendu. Accueillant une grande diversité de plantes et d’intrications arboricoles, elle était aussi très grande. En réalité, Mev Onom crût, avant d’être détrompé par son drone, qu’il s’agissait d’une forêt. Inexplicablement, la délégation des Colonies et sa clique de pique–assiettes était parvenue avant lui au buffet. Dressé dans une clairière, face aux jardins en contrebas, celui–ci était entouré d’une nébuleuse de conseillers visiblement déterminés à défendre la position. Aucun signe cependant, du Collectif Florissant et de leurs éponges. Avec un nom pareil, on ne pouvait attendre d’une organisation qu’elle fut à l’heure. Cela ferait toujours moins de compétition pour la concession… et pour le buffet. Il se demanda lequel de ces convives était son espion. Pouvait–il s’agir de ce jeune homme pâle, qui semblait considérer, indécis, un monceau de volailles grillées? Probablement pas. Plutôt ce gris vieillard, vêtu comme un laquais et qui de ses yeux mi–clos, considérait l’assistance comme s’il tentait d’en opérer un décryptage cabaliste. Il décida de se mettre en avant afin de provoquer une occasion de rencontre. Se saisissant d’un rouleau de saumon au fromage de chèvre, il emboutit maladroitement la déléguée des Colonies qui conversait avec le droid protocolaire : « Logothète Mev Onom, dit–elle, vous êtes arrivé en avance m’a–t–on dit? – En effet, Déléguée Jäharmil. Mal m’en a pris. Memniscot m’a laissé languir un temps insensé au pied de l’ascenseur. – Quelle horreur, gloussa la déléguée. Ce salon poussiéreux… Et il y avait ces vagues hippies ! – Ne m’en parlez–pas ! Le logothète prit l’air effaré. Une champignonnière ambulante... – R. Hadrian me parlait de Mystiifilmini, vous allez trouver cela fascinant... – J’en suis persuadé. Le sous–sol regorge de ressources minérales. – En réalité, intervint le droid, nous évoquions le passé de la planète. L’expédition numéro 2 fait état d’artefacts témoignant d’une civilisation indigène dans une couche sédimentaire datant d’un million d’années. – Hmmm, fit Mev Onom, chagriné. Sur quelle étendue se situent ces artefacts? – Il n’a pas encore été possible de mener toutes les prospections requises, Log Onom, mais on pourrait aussi bien en découvrir sur toute la planète. – Voyez–vous ça, s’exclama Jäharmil. Des artefacts aux pieds de nos beaux séquoias ! – Des artefacts recouvrant nos beaux minéraux, gémit Mev Onom. » L’un comme l’autre connaissaient les conséquences d’une telle découverte : des nuées d’universitaires pouvaient à tout instant s’immiscer dans les négociations pour y semer le chaos. Sans compter la paperasse. Il fallait urgemment s’assurer que rien ne filtrerait avant qu’une concession ait été accordée. « Quand l’expédition numéro 2 est–elle supposée rentrer sur Gorgonicon? S’enquit Jäharmil. – Ce devait être le cas ce matin, chère madame, malheureusement, nous avons perdu le contact hier après–midi. – Ah tiens? Mev Onom se pencha vers le droid. Est–il possible qu’il y ait eu un accident? – Je souhaite que non, Log Onom. Ainsi que pour le Collectif Florissant, dont nous sommes sans nouvelles. Les Tathagatas Sugata et Gotama auraient dû se manifester dans la matinée. – Je les avais oubliés, s’étonna Jäharmil. Comptent–ils vraiment participer aux débats?» Un gong retentit, et le Logothète tourna la tête vers les escaliers. Memniscot apparût en leur sommet, suivi de musiciens qui s’égaillèrent dans le jardin. Le Consul progressa vers les délégués en se propulsant selon une sorte de rituel rythmique qui plongea Mev Onom dans la perplexité. Au creux de chaque bras, il tenait un céphalopode dont la tête étrange dodelinait en cadence. « Consul Memniscot, s’exclama Jäharmil, vous avez acquis une nouvelle bestiole? – Absolument pas, ma chère. Ces deux spécimens sont pour vous et le Logothète. – Ah, mais il ne fallait pas, vraiment… gémit Mev Onom. – Est–ce bien raisonnable?... s’enquit Jäharmil, on raconte qu’ils influent sur votre sommeil, ou je ne sais quoi. – Balivernes ! Je n’ai jamais aussi bien dormi, déclara le Consul en libérant les créatures qui partirent dodeliner sur le sol pavé. Vous aurez plus tard le loisir de faire leur connaissance. Mais pour l’instant, nous avons d’autres préoccupations. – En effet, convint Mev Onom, il me tarde de commencer les discussions. » Memniscot réfléchit un instant puis écarquilla les yeux. « Mais oui… les discussions. J’avais oublié. Mais auparavant, dites–moi ce que vous pensez de ceci ! » Un droid surgit d’un bosquet, portant une amphore et un service de verres ballon. Memniscot s’animait. « C’est un vin de canicule. Il vient de ces collines, derrière le… ah, vous ne pouvez pas les voir, mais elles sont très jolies, demain nous pourrions organiser une promenade, ne croyez–vous pas? » Mev Onom se retrouva un verre à la main sans parvenir à discerner de quelle manière les intérêts des Cohortes dans le système de la Trombe étaient si soudainement devenues tributaires d’une promenade dans les collines. Jäharmil avait goûté la première. Elle sourit, et réclama qu’on lui remplit à nouveau son verre. Memniscot rayonnait. Mev Onom convint intérieurement de l’à–propos de la collation. La culture hégirienne aurait tendance à encourager un mode de vie rigoriste, sinon ascétique, aussi le quotidien d’un logothète est–il peu propice à l’abondance de breuvages alcoolisés. Néanmoins, il ne boudait pas le plaisir procuré par le vin, ceci d’autant plus qu’il n’y connaissait rien. Il se laissa séduire par les arômes apéritifs qui envahissaient son palais et son nez, puis demanda un deuxième verre. Au troisième, il apprécia la propagation narcotique d’ondes de chaleur à la surface de son crâne. Au quatrième, il lui sembla qu’un marronnier en pot gesticulait à son attention. Craignant pour sa dignité, il tenta de revenir à la conversation. Le consul s’était embarqué dans une comparaison enthousiaste entre les céphalopodes et les fourmis champignonnières. Lassé de cette monomanie, Mev Onom s’excusa et pris le large, laissant Jäharmil aux prises avec les considérations maniérées de Memniscot. Se rapprochant des escaliers, il rencontra le protocolaire R. Hadrian qui le guida vers un assortiment de canapés. Il s’empara d’un toast à l’allure appétissante et d’un rouleau de saumon au fromage de chèvre. Le droid entreprit aussitôt de l’intéresser à la civilisation disparue de Mystiifilmini. Son humeur s’assombrit. Il ne pouvait faire un pas dans cette demeure, sans entrer en collision avec une entité dont la principale ambition était de l’entretenir impérieusement de céphalopodes et de champignons disparus. Pour apaiser sa contrariété, il régla son compte à l’assortiment de grignotage et s’investit dans le pillage d’un plateau de coupettes délicieuses. Puis il s’étrangla, et lança une série de regards désemparés qui suscitèrent chez le droid une expression mystique. Il venait de voir, qui rasait le mur ouest, se faufilant derrière les tentures d’épais velours dans l’intention visible de passer inaperçue, la silhouette illicite du marronnier en pot. Alors que R. Hadrian lui tapotait le dos avec grande cérémonie, la terrasse fut soudain envahie par un groupe de vagues hippies. Les conversations tarirent. Les sourcils se haussèrent et les narines frémirent. Finalement, c’est dans un épais silence que le Consul de la Trombe s’enquit auprès des nouveaux venus, de quelle manière il pourrait leur être agréable. Ceux–ci répondirent qu’après avoir marché toute la journée, ils seraient ravis de prendre un bain et de goûter les radis à la crème. Des murmures naquirent dans l’assistance et Memniscot répondit que certes, rien ne l’enchanterait plus que de les satisfaire, mais qu’à son désespoir, il recevait en ce jour plusieurs délégations officielles pour une affaire importante. Ce à quoi l’un d’eux lui tendit mollement un carton d’invitation qui fut lu et transmis au chef du protocole. Il était aux noms des Tathagatas Sugata et Gotama, et quelques secondes plus tard, un gong retentissait pour annoncer solennellement l’entrée du Collectif Florissant des Éponges Primordiales. Memniscot passa le quart d’heure qui suivit à se gondoler devant le Collectif dans un embarras d’excuses, tandis que le reste de l’assistance cherchait comment garder l’air compatissant tout en se resservant à boire. Les Tathagatas cependant ne paraissaient pas se formaliser de la situation et semblaient rayonner une grande délicatesse. Il émanait de leur attitude un détachement serein et harmonieux. En fait, ils semblaient ne pas avoir la moindre idée de ce qu’ils faisaient là. Quand au logothète Mev Onom, il tentait de se fondre dans une tapisserie florale, et crût défaillir lorsque le marronnier en pot lui pinça les fesses. « Mais enfin?! Lui sembla–t–il approprié de murmurer. – Chut ! Fit le marronnier. Log Onom? » Au bord de la panique, le logothète considéra le végétal avec des yeux de hiboux, puis se mit à fourrager dans ses branches. Le marronnier gesticula. « Arrêtez ! Vous me chatouillez ! – Hein? Mais quelle est cette mascarade? – C’est moi. Votre espion. Je suis camouflé. » Mev Onom fronça les sourcils. « Ca vous arrive souvent? – C’est quand on me fait guili sous les bras. » Le logothète leva les yeux au plafond. « Non ! Je veux dire, de vous déguiser en marronnier dans une réception galactique ! – Oh? Mais c’est une tenue de camouflage de la dernière tendance. Tout ce qu’il y a de réglementaire. Il s’agit d’une metaCombine à réfraction variable. On choisit dans l’environnement à infiltrer un élément du décor qui… – Bon, bon. Si c’est réglementaire… Quelles nouvelles m’apportez–vous? La 14e Armada sera–t–elle en position de faire pression sur Gorgonicon si les négociations devaient tourner à notre désavantage? – C’est tout le problème : Nous avons perdu la 14e Armada. – Quoi?! Perdu? Comment a–t–on pu perdre mon armada? – Remarquez, on sait où elle se trouve. – Ah, tout de même. Transmettez–lui de se radiner au plus vite ! – Cela lui est impossible. Il lui faudrait violer les lois de la gravitation. – Mais expliquez–vous ! Où diantre est allé se fourrer mon armada? – Par suite d’une lamentable erreur de navigation, l’Amiral Bennett s’est imprudemment laissé attirer dans le voisinage de la Tortue d’Hermann. – La tortue…? Mais qu’est–ce que c’est que ça? – Heu… c’est un trou noir… » Même la brute la plus caverneuse de la galaxie est initiée au concept de trou noir. Pour le plaisir cependant, peut–on rappeler que ce terme désigne un objet dont le champ gravitationnel est si intense, qu’il courbe l’espace et le temps au point d’empêcher la matière et le rayonnement de s’en échapper. La meilleure volonté du monde n’y suffirait pas car l’univers est ainsi fait, et tenter de le contrarier serait faire preuve de futilité. Au sujet des trous noirs, les Tathagatas Gotama et Sugata aiment déclarer : « Sans préambule, il n’est pas de devenir, et c’est dans la constance que se boit la canicule, et non l’inverse ». Mis au pied du mur cependant, ils n’ont jamais pu expliquer proprement ce qu’ils entendaient par là. Ainsi était scellé le destin de la 14e armada, qui chutait à présent vers un lieu étranger à notre entendement. Incidemment, ‘à présent’ est ici un terme très convenable, car le temps se dilatant infiniment autour de l’astre obscur, l’armada semble, pour un observateur extérieur, à jamais figée en orbite sur l’horizon des évènements, icône sidérale pâlissant au cours des siècles, en hommage cosmique aux Cohortes de l’Hégire Sidérale. Mev Onom en étouffa un sanglot. Pendant ce temps, les Tathagatas Sugata et Gotama étaient aux prises avec R. Hadrian et son documentaire fleuve. Ils étaient ravis de connaitre un interlocuteur si bien renseigné sur les formes de vie spongiformes. Le consul semblait également bien averti, mais sa conversation était souvent interrompue par une de ses absences fameuses qui donnaient à ses propos des tournures déroutantes. Le droid leur apprenait qu’une similitude fascinante pouvait être établie entre les céphalopodes de Mystiifilmini et les fourmis champignonnières. L’ensemble du processus était plutôt obscur, mais les Tathagatas comprenaient que ces fourmis, incapables de digérer la cellulose des végétaux à leur disposition, utilisaient ces derniers comme compost, sur lesquels se développaient de succulents champignons. « Vraiment? Ces céphalopodes se nourrissent de champignons? – En aucune façon, fit le droid. Il semble que ces êtres soient incapables de se nourrir des animaux ou des plantes de leur planète. – C’est fâcheux. – En effet, nous avons découvert que ces créatures possèdent la faculté de capter l’énergie mentale émise par les activités synaptiques. C’est ce qui leur tient lieu de nourriture. – De la nourriture mentale. C’est très élégant. Ces gros escargots sont des esthètes caparaçonnés. Des dandys dodelinant… – C’est fort possible… convint le droid qui lança en tâche de fond une étude sur les notions évoquées avant de poursuivre : Ils utilisent alors leurs étonnantes capacités d’interaction mentale pour engourdir l’esprit des êtres qui peuplent leur environnement et annihiler leur volonté. – Ah ! Ainsi elles peuvent les dévorer, les petites canailles... – Des canailles, Maître Sugata? Je ne crois pas. Comme je vous le disais, ces créatures sont incapables de digérer les formes de vies indigènes. Elles les rendent donc vulnérables à une espèce particulière d’éponges… – Les éponges florissantes, mères des créatures raisonnantes, s’enthousiasma Gotama » Le droid parut se perdre dans quelque complexe arithmétique, puis il reprit : « Quoi qu’il en soit, ces éponges se reproduisent sous forme de spores qui se développent à la surface de leur hôte. Elles s’en nourrissent et une fois adultes, elles sont capables d’une activité pseudo–synaptique intense. L’énergie mentale ainsi développée sert de nourriture aux céphalopodes. – Ces bestioles sont pleines de bonnes vibrations, conclut Gotama. Mais de quoi les nourrit–on sur Gorgonicon? Vous avez importé la faune locale? Vous avez répandu des spores? – Cela n’a pas été nécessaire, Tathagata. Comme vous en conviendrez, le cerveau humain est le siège d’une intense activité synaptique. – Vous voulez dire qu’elles se nourrissent de nos pensées? – Notre compréhension du phénomène ne permet pas d’être si précis, mais vous aurez certainement remarqué l’influence de leur présence sur certaines personnes… » Les Tathagatas écarquillèrent lentement les yeux et firent face au consul Memniscot. Ce dernier semblait naviguer sur un cargo d’opium. A ses pieds, deux céphalopodes dodelinaient paisiblement. Fronçant les sourcils, ils coururent s’intéresser à une fontaine de saké toute proche. Le soleil gorgonicon descendait sur l’horizon et Yaël Jäharmil errait pensivement à l’extrémité de la terrasse arborée. Elle avait tenté de faire un bilan de la journée point par point. Après avoir rassemblé tous les points qui lui venaient à l’esprit elle en avait dénombré un. A l’évidence, on avait dépensé l’après–midi à goûter toutes sortes de vins en discourant d’escargots psychédéliques. Le consul et son droid protocolaire étaient intarissables sur le sujet. A croire que les délégations avaient parcouru une demi voie lactée pour participer à un symposium de sciences naturelles. Ou plutôt de sciences paranormales… ou était–ce une convention de vignerons? Un spectacle nocturne avait été évoqué par R. Hadrian, mais rien ne paraissait devoir émerger des salons aux tentures grimpantes, ni du labyrinthe végétal qui prospérait sur la terrasse, à moins de ressembler à un céphalopode oscillatoire ou à un de ces inévitables droids sommeliers. Le consul était aux prises avec son majordome. L’astucieuse machine était parvenue à lui soustraire ces incroyables bestioles et à les dissimuler en un lieu au sujet duquel il demeurait hermétique. En conséquence, Memniscot lui assénait une protestation solennelle. R. Hadrian quant à lui, s’adressait à un collège de congressistes dans un des salons périphériques. A cette distance, la posture du droid avait quelque chose d’un tableau allégorique. Jäharmil songea que la scène pourrait s’intituler ‘Enseignement d’une Révélation par un Être Irréfutable surgi de l’air ambiant’. L’illusion ne tenait pas pourtant, car les disciples, qui parlaient fort, renversaient fréquemment leurs verres de vin et partaient rouler sous les coussins cachemires au milieu des invectives. Finalement, accoudés à une fontaine de saké, les Tathagatas Gotama et Sugata étaient entouré de drones vrombissants auxquels ils lançaient des rouleaux de saumon au fromage de chèvre. Se détournant de la réception, elle fit de nouveau face au couchant. Le soleil se rapprochait de l’horizon, dévoilant ainsi l’intensité du ciel étoilé. Il lui vint à l’esprit que l’un des astres qui se révélait sur la voute céleste pouvait être Mystiifilmini. Consulté, son drone lui affirma que la planète était trop peu lumineuse pour rivaliser avec le rayonnement d’autant d’étoiles, et qu’elle était certainement indécelable à l’œil humain. Par ailleurs, elle se trouvait actuellement sous l’horizon, ce qui réglait la question. Elle s’enquit alors de Mev Onom qui semblait avoir disparu. D’après la machine, le logothète avait été vu pour la dernière fois quittant la terrasse avec un arbre en pot. Jäharmil sourit à l’évocation d’une telle facétie. Les membres de l’ordre avaient une réputation d’administrateurs zélés aux yeux desquels la fantaisie était une notion parfaitement hirsute. Elle s’imaginait mal le logothète, avec son uniforme noir et sa conversation cryogénique, se livrer à ce genre de gaminerie. Cherchant des yeux où il avait pu aller, elle l’aperçut en contrebas. Des flancs est et ouest de la terrasse partaient deux escaliers menant aux jardins inférieurs, et elle descendit par celui du couchant. Dans une grande agitation, le logothète tournait autour d’un marronnier et le pointait d’un doigt accusateur. Jäharmil hésita, puis agita la main à son attention, à l’instant où il qualifiait le végétal de ‘petit rapporteur incompétent’. Surpris, Mev Onom se figea puis entreprit de se composer une contenance. Comme il échouait sans cesse, il toisa le marronnier, puis marcha vers la déléguée en affichant un air absorbé. Se précipitant alors vers les escaliers, il exécuta une série de gestes vifs pour signifier l’urgence d’un approvisionnement en rouleaux de saumon au fromage de chèvre. Il gravit les marches, accablé par le sentiment de n’être pas pris au sérieux. « Dites–moi, reprit Jäharmil après l’avoir rejoint autour d’un buffet recouvert de friandises. De quoi discutiez–vous avec ce marronnier? Joli camouflage, soit dit en passant… réfraction variable? » La bouche pleine de saumon, le logothète étendit les bras en roulant les yeux au ciel. « Hmmmpf, résuma–t–il. Les nouvelles sont plutôt médiocres. L’expédition n°2 est portée disparue. – Disparue? Elle s’est égarée dans une forêt d’éponges flottantes? – Vous ne croyez pas si bien dire. Les droids restés sur place continuent de faire leurs rapports : les membres humains de l’expédition ont été littéralement digérés par un genre de mousses. D’après les machines, ils se sont tout simplement avachis comme des ruminants et se sont laissé couvrir de ces abominations. – Mais pourquoi n’ont–ils rien tenté? Ils n’ont même pas essayé de s’enfuir? – Comment le saurais–je? R. Hadrian prétend que les céphalopodes engourdissent leurs victimes afin de les livrer à ces monstrueuses éponges, qui à leur tour… – … émettront les ondes cérébrales dont ils se nourrissent. Oui, il m’en a parlé en long et en large. Je crois que nous devrions nous méfier de ces bestioles dont Memniscot raffole tellement. Qui sait quels drames elles pourraient provoquer? – Hmmm, elles ne peuvent constituer un danger que sur leur planète. C’est là que vivent ces créatures spongieuses. Vous sentez–vous sur le point vous avachir? – Sûrement pas. R. Hadrian a promis un son et lumière. Je me demande tout de même si ces créatures ne sont pas responsables de la disparition des êtres qui ont construit les artefacts découverts sur Mystiifilmini… – Cela semble probable. Il est vital à mon avis, de veiller à éviter toute intrusion de ces éponges catastrophiques. – On en a rapporté sur Gorgonicon? – Quelques spécimens sont actuellement étudiés en laboratoire. On cherche à préciser leur fonctionnement et leur mode de reproduction. On ignore encore comment ils produisent leurs spores. On voit très bien comment ils se développent en parasitant d’autres organismes, mais l’origine des spores demeure un mystère. – J’espère que toutes les précautions ont été prises. Vous imaginez la planète aux mains de ces abjections? Tous ses habitants plongés dans cette torpeur, privés de volonté… quel horreur… – J’en connais un en tout cas qui n’en serait pas trop affecté. – Qui donc? – Memniscot. Il est déjà aussi vif que le pot du marronnier. » D’éparses notes électroniques firent remarquer aux convives que le spectacle avait commencé. Ca et là dans les jardins, de minces colonnes de lumières monochromes palpitaient au rythme d’une musique d’abord à peine perceptible, puis s’amplifiant doucement. Divers instruments se joignirent alors à cette introduction, et chacun était associé à un mode d’illumination des buissons et des arbres. Jäharmil s’était attendue à une sorte de feu d’artifice accompagné d’un orchestre, mais quel artifice aurait pu concurrencer la splendeur du ciel nébulaire? Des millions d’étoiles brillaient là–haut. Dans un ballet figé par la distance, des masses formidables de corps en fusion se télescopaient, des astres cannibales dévoraient des étoiles boursouflées. Tandis que les jardins se paraient de lueurs changeantes et douces, dans les cieux, la matière et l’énergie se tordaient sur la courbure de l’espace et du temps. Au bout de la nuit, lorsque les humains eurent succombé au sommeil, des soleils moribonds se désintégraient sans trêve, dispersant dans leur agonie la poussière élémentaire qui ensemence les mondes.
Il y avait certaines créatures occupées à arpenter le sentier bucolique de Solilop, qui mène du palais d’Assurbanipal à l’auberge de la Galipode. L’une de ces créatures au moins était dubitative. Mev Onom ne s’estimait pas affligé de préjugé particulier contre le règne végétal, mais une vie passée au sein de technocentres blafards, à la poursuite méticuleuse de la Quadrature, ne l’avait guère habitué au voisinage de tant de verdure. Déconcerté par le sol incertain, il progressait sans enthousiasme, fronçant les sourcils à chacun de ses pas, comme pour signifier qu’on n’impose pas à un honnête homme un exercice aussi peu académique sans lui en procurer le mode d’emploi. Ce n’était pas le cas de Yaël Jäharmil. La tête pivotante, elle semblait sourire aux arbres, aux mousses qui les recouvraient, et à la moindre fougère. Mev Onom crût un instant qu’elle allait se jeter dans les branches d’un conifère en déclarant ‘Tiens ! Vous étiez là vous aussi?’ Quant aux Tathagatas Gotama et Sugata, ils semblaient si bien dans leur élément, que les arbres à leur tour, paraissaient se contenir afin de ne pas s’abattre dans leurs bras. S’adressant au consul, le logothète lui demanda pourquoi diantre on ne pouvait se rendre à l’auberge en empruntant un véhicule décent. Memniscot lui répondit que cela avait déjà été tenté, mais sans succès. Mev Onom laissa poindre son mécontentement : « Tenté? Sans succès? Mais où est–elle située votre auberge? Au fond d’un ravin? – Ne craignez–rien Log Onom, intervint R. Hadrian. L’auberge se trouve sur une colline très praticable, au milieu des bois. Vous aimerez beaucoup. – Vous m’en voyez ravi. Mais qu’est–ce donc qui rend cette colline si difficile d’accès, qu’on ne peut s’y rendre qu’en parcourant un sentier recouvert de formes de vie rampantes? – Vous pensez à l’emploi d’un véhicule aérien? – Il me semble que nous y aurions gagné du temps. – Malheureusement, votre conjecture est incorrecte. Toutes les tentatives de localisation géographique de l’auberge de la Galipode ont échoué, et l’on ne peut s’y rendre qu’à pied. » Mev Onom s’arrêta et croisa les bras en signe de refus. « Comment ça… vous ne savez pas où elle se trouve? – Oh mais si. Les relevés astronomiques effectués sur place indiquent sans aucun doute qu’elle se situe sur Gorgonicon. – Sur… Hé bien vous me rassurez. Je craignais de devoir parcourir l’espace interplanétaire avec mes chaussures de ville. Avouez que c’aurait été ballot. » Jäharmil éclata de rire. Mev Onom se retourna le visage défait. Ses mains désignaient le droid comme on attire sans excès l’attention sur un objet épuisant. Jäharmil demanda alors : « R. Hadrian, dites–nous s’il vous plaît pourquoi seul ce sentier conduit à l’auberge de la Galipode. » Le robot baissa les yeux. Mev Onom scruta la machine et crût déceler sur son visage synthétique quelque chose qui pouvait évoquer… l’embarras. Tout bas, chuchotant presque, comme s’il craignait de disparaître dans une bouffée de logique, le droid déclara : « Je ne sais pas. » « Résumons–nous, dit le logothète quelques centaines de mètres plus loin. L’auberge de la Galipode est placée à un endroit dans les collines qui n’apparaît sur aucune photographie aérienne, et qui en gros ne se trouve nulle part dans la région. Par contre, on remarque qu’en suivant ce sentier, on aboutit tout de même à l’endroit en question. C’est un peu fort ! – C’est une curiosité, convint Memniscot. – C’est un peu plus que ça, intervint Jäharmil. Une curiosité, c’est un phénomène surprenant pour lequel on dispose d’une explication satisfaisante. Dans le cas présent, il s’agit d’une aberration. » R. Hadrian émit une courte mélodie qui évoquait un sanglot. « Et si quelqu’un tente de rejoindre l’auberge en coupant à travers les bois, demanda Jäharmil? – Alors, les choses se compliquent, lâcha le droid. – Splendide, s’exclama Mev Onom. S’embourber dans un sentier préhistorique pour aller déjeuner dans une auberge qui n’existe pas, c’est d’un ordinaire... Mais grâce au Ciel, les choses se compliquent ! – Ne soyez pas rabat–joie, tempéra Jäharmil. Nous allons nous retrouver à table après un magnifique parcours de santé et munis d’un succulent sujet de conversation. – Hmmm. Puis se tournant vers Gotama et Sugata : Et vous ne trouvez pas ça faramineux, vous autres? – L’important, lorsqu’on est allé, est de savoir revenir, énoncèrent–ils en chœur. » Le logothète fut tenté par un petit instant de folie, puis se ravisant, il déclara avec un sourire diabolique: « Hé bien puisque nous sommes tous d’accord, quelle est la prochaine attraction? – Voyez–vous, reprit R. Hadrian, il ne s’agit pas d’un seul sentier. C’est plutôt un réseau qui sillonne les collines, et suivant le chemin emprunté, le temps de parcours jusqu’à l’auberge varie sensiblement. – Je ne vois rien là que de très naturel, dit Jäharmil. – En réalité, madame la déléguée, ces variations peuvent prendre des proportions très inattendues de la part de collines naturelles. – Par exemple? – Hé bien, en général, et avec un minimum de concentration, le trajet du palais à l’auberge dépasse rarement la demi–journée, intervint Memniscot, ce qui est l’idéal pour parvenir à l’auberge à l’heure des rouleaux de saumon au fromage de chèvre. Mais il est arrivé que certains invités aient besoin de plusieurs semaines pour y parvenir. – Et ces invités souffraient d’un handicap particulier? Demanda le logothète. Vous avez un genre à affectionner vous entourer de spécimens doués d’un discernement, heu… pathologique? – Je ne crois pas, Log Onom. R. Hadrian leva son index. Leurs récits se recoupent assez précisément. – Ah, il y a aussi des récits ! Hé bien voilà. Que leur est–il arrivé finalement? Ils ont cueilli des champignons? Ils ont construit une cabane? – Nullement, Log Onom. Mais les récits font souvent état des ruines circulaires qui se trouvent sur l’île de Tojo dans le nord de l’archipel. On parle aussi… – Attendez, coupa Jäharmil. Une île? Vos invités ont été sur une autre île en marchant à travers les bois? – C’est complètement idiot, dénonça le logothète. – Vous m’en voyez navré, reprit la machine. Mais il faut bien prendre en compte les faits. – Mais ce ne sont plus des faits, à ce stade c’est du délire, gémit Mev Onom. – Qu’ont–ils raconté d’autre, vos invités? – On parle également d’une ville. De bâtiments en rondins et d’un petit train… » Mev Onom éclata d’un rire inquiétant avant de déclarer sur un ton détaché : « Hé bien s’il y a un petit train dans ces collines, il pourrait peut–être nous transporter jusqu’à l’auberge? Je meurs de faim avec vos élucubrations. Vous auriez pu vous contenter des escargots psychédéliques si vous vouliez vous rendre intéressants. Inutile d’en rajouter, j’ai compris.» Le logothète était déçu et vaguement excité. Une fois qu’on avait appris à goûter la conversation des autochtones avec le recul approprié, on devait pouvoir passer un déjeuner plutôt amusant, comparé à l’ambiance glaciaire qui préside d’ordinaire aux repas des Cohortes. Malgré l’absence de professionnalisme de la situation, il lui fallait admettre qu’il appréciait cette atmosphère de certitudes vaporeuses et incongrues. En contrepartie, il craignait qu’on avança peu sur le sujet des contrats d’exploitation lors de la collation qui enthousiasmait tant Memniscot. Regardant autour de lui, il sourit. Les jardins suspendus de Memniscot étaient si luxuriants, qu’en plein milieu des bois, il s’attendait à tomber sur un escalier ou une colonnade lui révélant qu’il n’avait même pas quitté le palais. Il regrettait soudain d’avoir affiché une telle mauvaise humeur depuis le début de la matinée, et résolut de profiter de la promenade. A quoi donc était occupée la déléguée des Colonies Forestières? Jäharmil s’était arrêtée pour étudier une essence particulière de végétal dont Mev Onom n’avait pas la moindre notion. « Qu’avez–vous trouvé? S’enquit–il. – Venez voir, lui répondit Jäharmil. Vous voyez ce chêne liège? Voyez comment son tronc se sépare en deux branches en forme de nu… – Hmmm oui, très joli. – Mais non… regardez à présent dans le sentier adjacent au nôtre, à une dizaine de mètres. – Oh, un arbre… – Ooh… faites un effort : regardez, il porte la même ramification. – Mmoui, bon. C’est remarquable? – Je suis certaine que c’est le même. – Ah, un clone? C’est amusant ça. Où allez–vous? » Jäharmil s’était engagée dans l’embranchement et trottait vers le deuxième chêne. Mev Onom la suivit en faisant remarquer qu’on risquait de perdre le consul et sa suite mais qu’on ne l’écoutait jamais de toute façon. En effet, ce chêne semblait fortement apparenté au premier. Si fortement d’ailleurs que la comparaison provoqua en lui un pic de curiosité. Cette dernière se changea en malaise lorsqu’ils en découvrirent cinq autres le long du sentier. Puis le logothète sentit poindre l’angoisse, lorsque Jäharmil lui fit remarquer que ce n’était pas seulement ce chêne qui réapparaissait ici et là, mais toute une série de végétaux. Jäharmil courait d’un buisson à l’autre en désignant des troncs et des rameaux. « Regardez : encore un ! Et là ! La fougère de toute à l’heure ! Et cette pierre plate, elle ne vous dit rien? – Sapristi mais c’est tout le sentier qui se répète encore et encore ! – Voici de quoi alimenter les spéculations sur la géométrie de cet endroit… Retournons vite rejoindre les autres, avant de ne plus savoir où nous en sommes ! » Une sensation malheureuse fondait sur Mev Onom. Celle du collectionneur qui, ayant laissé échapper un vase Ming irremplaçable dans la cage d’escalier, et bien qu’il n’ait aucun doute sur l’issue de cette tragédie, descend tout de même la constater, afin d’officialiser le désastre et pouvoir ainsi s’abandonner sans arrière– pensée à son affliction. Le logothète courut donc retourner à l’embranchement qui menait au sentier principal afin de constater qu’il avait totalement disparu. Il est bien connu de par la galaxie, que certains lieux entretiennent un genre favorable à l’émergence de particularités biscornues. Tel est le cas du palais ducal de Callonette 5 dans le système du Marbre, et dont l’architecture, basée sur un étonnant empilement d’hypercubes, laissa au cours de son histoire plus d’un visiteur désemparé. Les hypercubes possèdent en effet la qualité de lier leurs faces les unes aux autres dans plus de trois dimensions, d’une façon qui ne paraît pas naturelle à l’espèce humaine, ainsi qu’à la plupart des races extraterrestres. Quant aux êtres à qui les hypercubes semblent une chose naturelle, nous n’avons pas conscience de leur existence, et leurs tentatives de contact n’ont jusqu’ici rien suscité de plus encourageant que de très curieux cas de psychose. C’est pourquoi les hôtes du Duc de Callonette sont toujours invités à suivre précautionneusement la signalétique ouvragée qui orne les murs de son palais. Contrairement aux apparences, ces indications ne résultent pas de l’égarement baroque d’un décorateur tourmenté, mais servent à matérialiser les itinéraires du palais qui ne conduisent pas à des paradoxes spatiaux–temporels. Malgré ces précautions, les chroniqueurs de Callonette ne comptent plus les cas d’invités à des réceptions ducales repartis fous furieux, après avoir erré des jours d’angoisse, dans des enchaînements de corridors outrageant le meilleur sens commun. On peut également citer le cas saisissant du bassiste des Sataniques Marquises, qui, ayant bu à sa manière légendaire, s’absenta un instant de la soirée du nouvel an afin de restaurer sa dignité par la recherche d’un lavabo. Dans un grand état de confusion, il dut glisser sur une exceptionnelle curiosité géométrique, car plus tard dans la soirée, il réapparaissait parmi les convives, vêtu de la robe de chambre du Sébastokrator, et affirmant avoir vécu dix–neuf années d’un règne glorieux, au temps de la dynastie des Paraphréniens. Malgré l’indignation du maître des lieux, la plupart des invités convinrent avec enthousiasme qu’il ressemblait de manière fascinante au portrait du trisaïeul du Duc. Toutefois, en dépit de leur immense succès populaire, les historiens des Cohortes de l’Hégire Sidérale considèrent ce genre d’anecdotes avec la plus austère suspicion. Les bois de Solilop, en revanche, n’ont inspiré aucun chroniqueur connu, et Mev Onom, aux prises avec un labyrinthe végétal sans merci, commençait à soupçonner qu’on ne revenait tout simplement pas de Solilop pour en parler. Pendant ce temps, sur le sentier bucolique qui mène à l’auberge de la Galipode, le consul de la Trombe et son droid protocolaire étaient en proie à une discussion animée. R. Hadrian proposait d’exploiter l’observation méticuleuse de leurs pas sur le sol tendre pour reconstituer le trajet de Mev Onom et Jäharmil, afin de les rejoindre avant qu’ils soient totalement perdus. De son côté, Memniscot proposait de poursuivre vers l’auberge, et d’attendre leur arrivée inévitable en compagnie de rouleaux de saumon au fromage de chèvre. Le droid fit alors valoir qu’Isidore Molitron, le Grand Kitonite, avait pénétré dans les bois de Solilop pour une réception grandiose à l’auberge de la Galipode, et qu’il y avait disparu il y a sept ans de cela avec les plus belles pièces de la garde–robe consulaire. Finalement, ils parvinrent à un compromis : Les deux Tathagatas iraient s’engager dans le chemin biscornu, et progresser avec méthode jusqu’aux deux autres congressistes. Les éditions gorgoniconnes produisent à l’usage des promeneurs un opuscule discrètement intitulé ‘Solilop, ou 40 méthodes pour se rendre à l’auberge de la Galipode à temps pour les rouleaux de saumon au fromage de chèvre’. Son auteur, à l’époque poète aubergiste sur Gorgonicon, fut par la suite élevé à la dignité de Consul de la Trombe. L’ouvrage offre un divertissement paisible et charmant, mais la confusion dans laquelle sont exposées les fameuses méthodes nécessite plusieurs relectures. En fait, la plupart des procédés décrits dans ses pages sont jugés irréalisables, et il n’a jamais été prouvé qu’ils aient un jour donné le moindre résultat. L’office du tourisme de Gorgonicon en retient deux : La méthode des drones, et la méthode persane. La première est certainement la plus sophistiquée, mais la lourdeur de sa mise en scène la place d’emblée hors de portée du promeneur ordinaire. Il s’agit d’utiliser une fantastique quantité de drones, et de les laisser filer à la queue–leu–leu le long du sentier. A l’endroit où l’espace boucle sur lui–même, le drone de tête se retrouve face à ceux qui le suivent immédiatement, identifiant ainsi un lieu biscornu. On lance alors les drones dans toutes les directions, afin de préciser la géométrie de l’irrégularité. En comparant leurs mesures, les drones sont alors capables de localiser la bifurcation invisible qui permet de sortir de la boucle. Il ne reste alors qu’à poursuivre jusqu’à l’irrégularité suivante. Cette méthode est à recommander si vous possédez une flottille de drones comparable aux essaims légendaires de la quincaillerie consulaire. Dans le cas contraire, vous serez contraint de mettre en œuvre la méthode persane. Beaucoup plus simple, elle consiste à parcourir les bois en courant en zigzag, et à se jeter à l’improviste dans des buissons de buis andalou, de dahlias pompons, ou de passiflore lorsque l’ensoleillement est suffisant. Avec un peu de chance, on débusque la bifurcation sans trop se salir, et l’on parvient à l’auberge de la Galipode juste à temps pour les rouleaux de saumon au fromage de chèvre. Considérant les moyens à sa disposition, Memniscot opta pour la méthode des drones, et un cortège de bourdons électriques dépêchés depuis le palais d’Assurbanipal vint alors défiler devant Gotama et Sugata, avant de s’engager en file indienne dans le sentier biscornu, en un flot inépuisable et vrombissant. Ravis de leur esprit de décision, le Consul de la Trombe et son Chef du Protocole reprirent avec entrain le chemin de la Galipode et de la collation. De leur côté, Onom et Jäharmil avaient parcouru le sentier biscornu suivant différentes combinaisons d’embranchements, de séquences d’embranchements, et dans un agacement croissant. Finalement, l’orée des bois apparut à leur regard et ils déboulèrent avec excitation dans une clairière sise au sommet d’une colline. Se propulsant hors des taillis comme des diables à ressort, ils se lancèrent pleins d’espoir à la recherche de l’auberge de la Galipode. D’auberge point, mais la colline offrait en son sommet un terre–plein qui accueillait une structure en ruine. Une structure circulaire. « Halte–là, vilains ! » Les deux congressistes suspendirent leur cavalcade pour rechercher l’origine de l’invective. Un vieil homme hirsute, vêtu des restes d’un manteau d’apparat, s’agitait furieusement au sommet d’un vieux mur de pierres. « Passez votre chemin, démons ! – Bonjour Monsieur, tenta Jäharmil. Désolés de vous importuner… – Silence, bougresse ! Retourne d’où tu viens ! » Jäharmil se tourna vers Mev Onom pour le prendre à témoin du scandale. Le logothète leva les yeux vers l’apparition, le front couvert de peine. « Dites–moi, heu… monsieur? Nous aimerions… – Arrière, misérable! – Nous avons conscience d’abuser de votre temps, néanmoins si vous pouviez… – Ne m’obligez pas à vous attaquer, scélérats ! » Et il lança une poignée de graviers qui tombèrent en pluie sur le visage couvert de peine du logothète. Mev Onom décida qu’il avait accumulé trop de frustrations depuis le début de la matinée pour laisser passer une si belle occasion d’en faire une boule de colère et de la lancer à la tête de quelqu’un. En conséquence, il s’exclama : « Je voudrais bien voir ça, vieille bique, je vais venir te frotter les oreilles ! » Après s’être accordés d’un hochement de tête, Onom et Jäharmil franchirent le cercle de ruines pour raisonner le vieillard, qui les accueillit les bras grands ouverts. « Ah, mes amis, mes amis ! » Le vieil hirsute se répandit sur le logothète en l’enserrant affectueusement. « Non mais ça ne va pas mieux? Vous avez un gros problème, vous savez ça? » Inquiet, Mev Onom hésitait entre la colère et la confusion. « Chers amis, soyez les bienvenus ! Déclara l’individu qui l’instant d’avant les couvrait d’injure. – On vous convertit facilement, vous, dit Jäharmil. Vous avez si peur pour vos oreilles? – Absolument pas ! Répondit le vieillard. Cette agressivité était feinte. – Merveilleux, grommela Mev Onom. Et vous comptez recommencer à feindre souvent? – Oh non, pas tant que vous resterez dans l’enceinte de ce palais. Célébrons, voulez–vous? Je vais passer un vêtement un peu plus digne.» Onom et Jäharmil jetèrent un regard circulaire et chargé de doute sur l’amoncellement de pierres qui les entourait, misérable. A quelques pas, les restes d’un corridor délabré étaient peuplés d’une collection de manteaux et de chapeaux au lustre flétri. L’individu, indécis, fini par s’accoutrer d’un béret énorme et d’une houppelande de velours esquintée. Ravi de sa trouvaille, il continua : « Soyez mes invités. Si peu de gens me rendent visite. – Vous devriez faire poser des panneaux : ‘Venez visiter mes ruines et vous faire jeter des cailloux !’. – Oui, confirma Jäharmil. Votre accueil gagnerait à s’assouplir légèrement. Qu’est–ce qui nous vaut cette hystérie? – En cette saison, les Bois vont et viennent, répondit le vieillard. Les esprits sont irrités par la présence des voyageurs. Seules ces pierres nous protègent de leurs maléfices. En affichant clairement mon hostilité à l’extérieur, je m’entoure d’émanations rébarbatives, et je me protège de la végétation. – Je vois, conclut Mev Onom. Heu… savez–vous comment on sort de ce labyrinthe de chênes et de fougères? – On ne peut pas, affirma le vieux. Il nous faut rester parmi les ruines afin de bénéficier de leur protection. – Sinon quoi? – Sinon les Bois feront disparaître vos vêtements. – Ne soyez pas ridicule. – Les Bois sont dangereux. Vous ne devez d’être décents qu’à mes émanations rébarbatives. – Vous voulez dire, demanda Jäharmil, l’air désolé, que vous avez fait tout ce cirque dans le but de nous protéger? – Bien sûr, répondit le vieil homme. Ainsi faut–il procéder chaque fois que vous quittez le cercle de pierres. – Ah, justement, rebondit le logothète. Nous cherchons à rejoindre l’auberge de la Galipode. Pouvez–vous nous indiquer la direction? – Ils cherchent tous l’auberge, constata le vieillard avec un triste sourire. – Et vous leur donnez la direction? Demanda Mev Onom frémissant d’espoir. – Bien sûr que non. Il n’y a pas d’auberge voyons. – Comment?! S’écrièrent les deux congressistes. – Non. C’est une ruse des Bois pour vous entraîner à votre perte. Croyez–moi, demeurez à l’intérieur de ces ruines. C’est le seul endroit sûr. – Vous pouvez parler, fit Mev Onom. Dans le reste de l’île, au moins, on ne risque pas la lapidation à la moindre clairière. – Une île? Où avez–vous vu une île? – Mais l’île du Grappin, qui sert d’ancrage à l’ascenseur spatial. – Un ascenseur? Je crains que votre séjour dans les bois vous ait fait perdre la tête. – Écoutez, soupira le logothète, nous venons du palais consulaire. Nous sommes les invités du consul Memniscot. – Un consul? Vous délirez, jeune homme. – Mais le consul Memniscot ! Le consul de la Trombe ! Gémit Mev Onom qui n’en pouvait plus. Nous sommes ici pour négocier les termes d’une concession sur la planète Mystiifilmini. – Une concession sur une planète? Seigneur… Écoutez… vous êtes libres de donner un sens à vos plates existences avec un aussi sot paradigme, mais ne comptez pas sur moi pour prendre vos dires en considération. – Qu’est–ce qui ne va pas avec nos dires? – Ils vous ont été inspirés par les Bois. » Le logothète serrait les poings et les tendait aux nues. « Dites–moi, demanda Jäharmil. Depuis combien de temps n’avez–vous pas quitté ce tas de pierres? » Le vieillard réfléchit. « Quitter les pierres? Folie. Je vous ai expliqué que les Bois sont maléfiques. – Admettons. Mais au–delà des bois? Vous vous souvenez certainement? – Au–delà des Bois? Le vieil homme eu l’air navré. Mais il n’y a rien voyons. Rien que les Bois. Ne savez–vous pas cela? Jusqu’au jour où le palais se relèvera de ces ruines. Alors notre pouvoir sera restauré, et nous serons libres de parader parmi les arbres moqueurs, vêtus de nos plus beaux atours. – C’est effrayant, se lamenta Mev Onom, nous avons besoin de renseignements, pas de superstitions vestimentaires… – Libre à vous de m’appeler superstitieux. Ce n’est pourtant pas moi qui me consume dans la recherche de lieux illusoires. – Illusoire, l’auberge de la Galipode? Où nous attend le consul de la Trombe? – Bien sûr. – Et le palais consulaire? Et le Grappin? Gorgonicon? – Illusions. – L’Empire, la galaxie? Illusions? – Ruses maléfiques. Sorcellerie. » Le logothète fourragea dans son manteau et en sortit un tube de plastique. « Et cet ordre de mission du Logomegas? Sorcellerie? » Le vieil homme étudia l’objet quelques instant et déclara : « C’est un faux. » Mev Onom bondit de colère, et Jäharmil s’interposa. « Allons… Calmons–nous. Ces gens qui cherchent l’auberge comme nous, par où sont–ils partis? – Dans différentes directions. En général ils repassent par ici après un certain temps. – C’est un temps certain que nous perdons avec ce vieil entêté, dit le logothète. Partons à la recherche de l’auberge. – Elle n’existe pas, insista le vieillard. – Si, elle existe ! – Vous y avez été? – Heu… non. Mais… – Que puis–je ajouter? Triompha le vieil homme. Vous vivez dans l’espérance d’une réalité fantasmagorique, mon pauvre ami. La mienne au moins a fait ses preuves : regardez–les, s’extasia–t–il en désignant les bois avec un sourire ravi. » Le logothète enfouissait sa tête dans ses mains lorsque survint le bruit d’un éboulis, suivi d’un chapelet de jurons chancelants. Un individu hagard surgit de derrière un muret. Visiblement très aviné, il progressait avec difficulté, les cheveux devant les yeux. Il portait un pantalon chromé, et un T–shirt noir sur lequel on pouvait lire ‘Satan a volé mon nounours’. Après plusieurs tentatives infructueuses, il réussit à articuler : « Vous savez où sont les lavabos? » Avant de disparaître dans une fragrance de rhum arrangé. L’histoire de la communication entre humains et machines prend ses racines dans l’obscurité des âges anciens, quand l’humanité subsistait enchaînée à un fragment d’espace, luttant pour élucider un univers de ténèbres. Les machines originelles étaient si frustes que leur utilisation réclamait concentration et patience. On ne pouvait, par exemple, ordonner à l’une d’entre elle d’exécuter au débotté, une tâche pour laquelle on en avait justement fait l’acquisition. Il fallait auparavant lui fournir une liste précise et délicate de composants et de paramètres que le constructeur s’était bien gardé de mentionner, et cela rendait les gens fous de rage la plupart du temps. De même, lorsque la tâche en question avait été éventuellement menée à son terme, son résultat avait toutes les chances d’être formulé d’une manière si effrontément hermétique qu’elle aurait rendu ivre de furie le plus impassible des philosophes. Au fil des siècles cependant, les êtres artificiels s’enrichirent d’une telle sophistication et d’une telle capacité d’analyse, qu’il fut possible de leur confier des tâches qui étaient jusqu’ici l’apanage du seul génie humain, comme par exemple, attendre une commande au bar pendant que le serveur se moque de vous. Finalement, prenant eux–mêmes en charge leur conception, les serviteurs synthétiques formèrent une culture originale. Complices incontournables de leurs compagnons humains, le droid, le drone domestique et toutes les formes d’intelligence artificielle parvinrent à entendre et à se faire entendre avec efficacité et avec grâce, même si dans toute l’Histoire, l’étalage des pitreries les plus insensées n’est jamais parvenu à leur décoincer le moindre sourire. Cette entente pan–civilisationnelle demeure malgré tout étrangère au Collectif Florissant des Éponges Primordiales. Ses membres se refusent en effet à accepter l’assistance d’êtres artificiels, pour d’impénétrables considérations spirituelles que certains soupçonnent d’être en réalité l’expression d’un snobisme sans vergogne. De par l’inexpérience qui en découle, les Tathagatas Gotama et Sugata ne peuvent paraître en ville sans être submergés par le ridicule. Heureusement, se disaient–ils, les bois de Solilop sont suffisamment peu fréquentés pour éviter cet écueil sans alarme, et ce fut vrai tant qu’ils n’eurent qu’à suivre le cortège bourdonnant des drones consulaires. Cela se gâta au bout d’une trentaine de mètres. Devant leurs yeux écarquillés, le défilé des drones filait régulièrement le long du sentier, mais réapparaissait aussi régulièrement depuis le feuillage frémissant d’un mimosa pudica. Le cortège s’immobilisa soudain, et les drones partirent avec vigueur dans le plus de directions possible, sifflant aux oreilles des Tathagatas qui se recroquevillèrent en battant des bras. Pendant quelques instants, les petits engins se livrèrent à une chorégraphie fantastique, surgissant de–ci de–là pour disparaître en pleine course, sous le regard rond des deux humains. Enfin, la manœuvre parvint à son terme, et l’un des drones s’adressa aux Tathagatas : « Maîtres Sugata et Gotama, nous avons précisé la géométrie de l’irrégularité. – Wooooo, firent les Tathagatas. – La bifurcation se situe derrière vous, au sein du massif de fougères brunes. – Wooooo, reprirent–ils, incertains. – C’est par là, précisa le drone, réalisant l’effort de son auditoire pour appréhender le concept, que nous allons sortir de l’irrégularité et poursuivre le long du sentier. » L’auditoire en question paraissait comme suspendu dans une bulle d’hébétude, et le drone crut un instant voir les sandales des Tathagatas s’élever au–dessus du sol. Il classa l’information comme résultant d’un délicat effet d’optique et attribua un léger pourcentage de sa charge de travail à une explication précise du phénomène. Après un moment, Gotama déclara : « La perspective semble favorable. La vérité du chemin est la voie médiane. – La voix qui suit le sentier Octuple, renchérit Sugata. – Le noble sentier, conclu Gotama. – Je me garderai de vous contredire, répondit le drone dont la charge de travail s’accrût brusquement. Sommes–nous prêts à y aller?» Les deux humains paraissaient préoccupés. « Nous somme confus, fit remarquer Sugata. – Cheminer sur le noble sentier requiert la compréhension juste, continua Gotama. – Cette bifurcation invisible dévoile notre ignorance, expliqua Sugata. – L’ignorance est mère des passions, et de la souffrance, précisa Gotama. » La charge de travail du drone atteint un pic alarmant. Il décida de passer du mode conversationnel au mode directif. « Si vous me disiez simplement ce dont vous avez besoin? – Nous cherchons à atteindre la compréhension juste, dit Gotama. – Oui, continua Sugata. Avec une attention claire et radieuse, je purifie mon esprit. » Atteignant les limites de ses capacités de calcul, le drone partagea sa charge de travail avec tout l’essaim. Les 128 drones impliqués dans la reconnaissance du sentier biscornu définirent donc comme tâche prioritaire d’aider les Tathagatas à atteindre la compréhension juste à l’aide d’une attention claire et radieuse, et se mirent au travail. Il y a fort longtemps déjà, que les machines sont conçues et fabriquées par d’autres machines. Ce fait témoigne à quel point leurs performances ont atteint un niveau de qualité qui leur permet de manipuler l’abstraction, ainsi que le ferait un être humain raisonnablement sobre. Bien que les philosophes se chamaillent depuis des siècles pour déterminer si les IA ont conscience d’elles–mêmes, ou bien s’il ne s’agit que de simulations suprêmement élaborées, les utilisateurs sont en majorité convaincus d’avoir affaire à des sortes de serviteurs pince–sans–rire, conçus pour répondre au paradoxe par une esquive courtoise et flegmatique. Lors d’un grand concours interplanétaire organisé par la Société des Chérubins Mécaniques, le célèbre constructeur de drones de compagnie, un collège de logiciens fut invité à converser avec un de ses modèles, dans le but de montrer l’infaillible faculté des drones modernes à faire face à la contradiction. Les concurrents devaient placer la machine dans une situation telle qu’elle ne saurait ni esquiver, ni répondre, et se trouverait acculée au gel mental. Pendant des journées entières, les logiciens accumulèrent les ruses et les sophismes les plus sournois sans que la machine ne se départît de sa sérénité, ce qui conduisit certains des participants dans la dépression, et consacra la perspicacité des organismes cybernétiques. Pour leur part, en moins de quatre minutes de conversation, les deux représentants du Collectif Florissant des Éponges Primordiales avaient, par inadvertance, plongé tous les drones du palais consulaire dans la catatonie. Yaël Jäharmil et Mev Onom avaient couru vers les bois de Solilop. Derrière eux avaient retenti des injures de toutes sortes, et de temps à autre, une pierre avait accompagné leur trajectoire. Resté seul au milieu de son tas de ruines, le vieil homme hirsute vociférait en prenant la Nature à témoin de son cérémonial. Une fois à couvert dans le sous–bois, ils avaient marché au hasard, tentant d’éviter les redondances forestières en quittant le sentier à l’improviste, et en se faufilant aux sein de taillis, comme s’ils espéraient surprendre au détour d’une fougère, un Ordonnanceur malicieux, manipulant à l’aide de poulies et de leviers, de fastidieux décors de plantes sarcastiques et de feuillages sournois. Le logothète grommelait qu’il avait faim, qu’il avait mal aux pieds, et quelque chose de vague et fiévreux à propos de rouleaux de saumon au fromage de chèvre. Puis Jäharmil s’était arrêtée et l’avait, par gestes, invité à la discrétion. A quelque distance, un événement semblait éveiller sa méfiance. « Quoi? Demanda Mev Onom. Qu’est–ce qui vous tracasse? – Chhh, fit Jäharmil. Regardez là, vous voyez ce petit Williamsonia? – Ce petit quoi? – L’arbre à grandes feuilles, au tronc d’écailles en losange. – La grande fougère? – Si vous voulez. – Et bien? – Il y a quelque chose qui cloche. – Vous avez remarqué? Depuis ce matin on ne comprend plus rien… – Non non. C’est juste qu’il ne peut pas être là… – Je me demande comment j’y suis moi–même… Vous êtes consciente que ces bois sont complètement absurdes? Pourquoi ne pourrait–elle être là, cette pauvre fougère? – C’est un végétal disparu depuis 65 millions d’années. – Par tous les diables. Disparu, dites–vous? Et bien voilà, nous l’avons retrouvé… » Jäharmil pouffa et se couvrit la bouche de la main pour ne pas faire de bruit. Puis elle reprit : « Sérieusement. Cette plante n’existe aujourd’hui qu’à l’état de fossile dans certains musées. C’est un vestige du mésozoïque… comment se retrouve–t–il maintenant et à cent mille années–lumière de la Terre...? – Vraiment? fit Mev Onom, les paupières mi–closes. Ces végétaux ont toutes les audaces… Mais celle–ci est attachée… – Mais vous avez raison… elle est attachée à une corde. – Vous imaginez le scandale? – En fait, on dirait plutôt qu’elle traîne cette corde comme une longe, ou bien… Oh ! Il a bougé ! » En effet, devant les yeux stupéfaits des deux congressistes, le voyageur du mésozoïque se dandinait vers un cognassier du Japon en traînant sa longe derrière lui. Faisant sursauter Jäharmil, Mev Onom se dressa en vitupérant : « Ah… par le grand froc du Logomegas, misérable fouineur, je te retrouve ! » Et sous le regard écarquillé de la déléguée des Colonies Forestières, il se jeta sur le Williamsonia. L’arbre plia sous la charge en gémissant. « Arrêtez ! Cria–t–il. Log Onom, vous n’allez pas recommencer ! » Jäharmil, fronçant les sourcils, s’approcha des protagonistes. « Dites–moi, Log Onom, c’est la deuxième fois que je vous surprend en train de maltraiter un végétal. Pouvez–vous m’expliquer ce qui ne tourne pas rond chez vous? – C’est ce petit individu, justifia le logothète. Je suis persuadé qu’il nous suit depuis le palais. – Pas tout à fait, déclara l’espion camouflé. Je vous ai perdus lorsque vous vous êtes imprudemment engagés dans la bifurcation biscornue. – Vous avez changé de costume, constata Mev Onom. Le marronnier ne vous plaisait plus? – Vous risquiez de vous étonner de la présence d’une plante en pot au milieu des bois… pas vrai? – C’est évident, dit le logothète. Tandis qu’en jouant à la corde à sauter déguisé en fossile interplanétaire, vous aviez une chance de passer inaperçu. – Mais qu’est–ce que vous trafiquez avec cette corde? demanda Jäharmil. – J’applique, énonça l’espion arborescent, une variante personnelle de la méthode des drones. » Devant la perplexité des congressistes, il précisa : « N’avez–vous pas lu l’opuscule du Consul sur les bois de Solilop? – Ah, ironisa le logothète, parce que son évanescence écrit des opuscules... Ca ne m’étonne pas. Pour écrire des opuscules, il y a du monde. Mais dès qu’il s’agit de ne pas égarer ses invités… heu non, je ne l’ai pas lu. Et vous Jäharmil? – Je ne crois pas. Qu’est–ce que c’est que cette histoire d’opuscule? – C’est un guide à l’usage des touristes qui traversent les bois de Solilop. On y recommande de se faire accompagner d’un cortège de drones afin de les utiliser pour repérer, définir et contourner les bifurcations biscornues. – Un cortège de drones? C’est pratique. – N’est–ce pas? J’ai remarqué qu’on pouvait optimiser la mise en œuvre en remplaçant les drones par une corde de bonne longueur. – Oui, approuva Jäharmil. Il est curieux que le consul ne l’ait pas remarqué lui–même. – Si vous voulez mon avis, dit le Williamsonia, le consul est un chansonnier. » Tous trois sourirent pensivement. Mev Onom réalisa qu’il n’avait jamais auparavant vu un arbre sourire, fut–il l’avatar à réfraction variable d’un individu disparu depuis le temps des dinosaures, ce qui, réfléchit–il, était également une nouveauté. Il se demandait si quelque chose de vaguement normal était susceptible de survenir sur Gorgonicon, lorsque Jäharmil revint à leur préoccupation première. « Montrez–nous donc comment vous vous en sortez avec votre corde et précipitons–nous à l’auberge. Ils ont intérêt à nous avoir laissé un paquet de saumon au fromage de chèvre… »
Par la galaxie, sont édités de nombreux ouvrages traitant des meilleurs endroits où débuter une journée de détente par la dégustation de petits caprices apéritifs accompagnés de différentes fraîcheurs alcoolisées. On cite en général les planètes préfectorales et leurs établissements de standing impérial, et bien entendu, le très métropolitain Enfer Vert, une tour kilométrique dont l’intérieur, composé de jardins suspendus, constitue une forêt vierge verticale. Ce restaurant est si grand qu’on y compte à chaque recensement, autant de consommateurs de vin de canicule que sur une planète moyenne. La tour a été construite au fil des siècles, à l’imitation d’un organisme végétal. Étage après étage, les tavernes s’empilant sur les théâtres, l’édifice croît au cours de son existence, de telle sorte que des campagnes de fouilles y mettent régulièrement à jour dans des zones oubliées, des lieux de réjouissance fréquentés par des fêtards antiques et depuis longtemps disparus. Aucun de ces ouvrages ne traite de l’auberge de la Galipode, et ce point lui est fortement favorable. Bien que située sur Gorgonicon, l’auberge est aussi le lieu de rencontre d’une exceptionnelle quantité de froissements spatio–temporels. Peu nombreux sont les initiés ayant finalement échoué dans ce lieu, à l’issue de tribulations personnelles. De plus, ils proviennent des mondes et des époques les plus variées. Si la chose venait à se savoir, une partie non négligeable de l’humanité et des autres races ayant vécu depuis des millions d’années courrait le risque de décider d’y boire des verres le même soir. Cela serait désastreux, car l’auberge de la Galipode est une baraque en bois assez spacieuse pour recevoir une douzaine de personnes, en comptant la terrasse. Elle fut édifiée par Julius Memniscot, à l’époque poète itinérant, alors qu’il cherchait un moyen de s’extraire des bifurcations circulaires des bois de Solilop. Plus tard, ayant atteint la célébrité comme aubergiste grâce à ses rouleaux de saumon au fromage de chèvre, il allait devenir consul du système de la Trombe. Alors que la matinée touchait à sa fin sur l’île du Grappin, Memniscot et R. Hadrian occupaient donc la terrasse, confortablement couchés dans des fauteuils rembourrés, considérant avec satisfaction la vue dégagée sur la mer qui scintillait musicalement sous les cieux nébulaires. Bien entendu, la notion de confort, pour un droid, est sans doute significativement éloignée de celle que perçoit un être de chair. Cependant, l’eau et l’air étaient en paix, exception faite de quelques cas ravissants de cannibalisme stellaire. La terrasse remplissait sa fonction à merveille, les bosquets de chênes et de pins qui parsemaient la clairière révélaient leurs couleurs sous les rayons des soleils, les taillis hébergeaient de petits animaux sautillants et pétillants, et l’herbe rase formait un tapis qui semblait implorer qu’on s’y vautra avec désinvolture. Et le droid trouva que cela était bien. Le consul de la Trombe, de son côté, venait de se faire servir une bonbonne de vin de canicule pour accompagner ses rouleaux de saumon au fromage de chèvre, et il souriait jusqu’aux oreilles. Il se versa un verre, regarda au travers, le porta à son nez, et en fermant les yeux, en avala une lampée. Puis il posa le verre, enfourna un rouleau de saumon au fromage de chèvre, et reprit une lampée. Il remplit à nouveau son verre et entonna un air lent et profond, d’abord en sourdine, puis élevant la voix pour s’achever avec une note soutenue dans un timbre carillonnant. « Dites–donc, Memniscot, c’est insensé, vos bois… On y perd la tête… » Le consul se retourna. Yaël Jäharmil et Mev Onom venaient d’apparaître, accompagnés d’une grosse fougère. « Chers amis, se précipita R. Hadrian, vous avez rencontré les Tathagatas? – Ils ne sont pas avec vous? S’étonna Jäharmil. – Nous les avons lancés à votre recherche, déclara Memniscot derrière son verre. – Beau résultat, fit Mev Onom. Qui va se lancer à la leur à présent? – Oh, ne vous inquiétez pas, assura R. Hadrian, ils sont accompagnés de 128 drones consulaires. C’est plus qu’il n’en faut pour démêler l’enchainement des bifurcations. – Hmmm… opposa Jäharmil. Le Collectif des Éponges dans un sac de nœuds avec des drones… – Les Tathagatas n’ont pas l’habitude des drones, précisa Mev Onom – Ils vont les faire tourner en bourrique, ajouta Jäharmil. – D’après mes renseignements, ils sont de parfaits candidats pour la méthode persane, déclara le Williamsonia, l’air de rien. – Oh oh… fit Memniscot. La méthode persane? Les jeunes fous… Voulez–vous prendre place? Nous avons commandé des rouleaux de saumon au fromage de chèvre. – Par tous les diables, proféra le logothète, il était temps. » Et l’on fit venir d’autres fauteuils. Des plateaux furent acheminés, ainsi que des amphores de vin de canicule. Un observateur sévère aurait sans doute noté que la morphologie d’un Williamsonia convient fort peu à l’avachissement sur fauteuil rembourré, mais personne n’eu cette mauvaise grâce, tant le spectacle incitait à la rêverie. Bien que l’on fût en plein midi, les onze globes des étoiles les plus proches parvenaient à défier le rayonnement de la primaire. Le scintillement sur l’océan n’en était que plus fourni, et derrière les nuages de chaleur qui s’étiraient à l’horizon, on devinait la silhouette formidable de la géante. « Comment avez–vous trouvé les bois? Demanda Memniscot. » Les deux congressistes se regardèrent. « Au sujet des bois, répondit le logothète en terminant une bouchée, hmmch… je ne peux me départir d’un vague désarroi… On dirait une extension de la terrasse du palais, mais en plus tordu. Vous savez qu’il y a des gens là–dedans? J’ignore à quel trafic ils se livrent, mais il y en a au moins un qui aurait besoin de vacances. – En effet, dit Jäharmil, un de ces personnages semble perturbé. Il vit dans de vieilles ruines, il porte un manteau médiéval et tient des propos étrangement organisés. – Un homme perturbé sous un manteau? Demanda Memniscot. – En réalité il entasse un tas de vieilles frusques dans ses ruines. Je me demande quel drame l’a fourré dans cette posture… il a construit une frénésie très personnelle autour de sa garde–robe. – Il doit s’agir d’Isidore Molitron, suggéra le Consul. – Vous connaissez ce maniaque? S’étonna Mev Onom. – Certainement, répondit Memniscot. Il s’agit de mon chambellan. » Le logothète se dressa dans son fauteuil comme le cavalier d’une statue équestre. « Alors vous, on vous annonce qu’on vient de croiser un fou fanatique qui hante la forêt des sortilèges, qui lance des cailloux aux passants pour protéger son caleçon comme s’il s’agissait d’un scapulaire, et vous dites juste : ah oui, c’est Isidore. – Isidore Molitron, le Kitonite. Il a disparu dans les bois avec mes plus beaux manteaux. – Je me demande pourquoi je pose encore des questions, renonça Mev Onom. En tous cas, j’espère qu’il va rencontrer Gotama et Sugata. La collision se doit d’être sublime. » Il se fit dresser sur la terrasse une lourde table de bois. Sous les regards bienveillants des convives, elle fut couverte de charcuteries amassées sur des planchettes, de fromages disposés sur de circulaires plateaux à étages, et peuplée de pains de campagne. Émergeant des assortiments de cochonnailles, des fromages de chèvres et autres gourmandises, des bonbonnes de canicule se découpaient sur l’horizon étincelant. La collation se fit festive, et un délicat motif de sons électroniques s’insinua dans l’atmosphère, au grand plaisir du consul, qui ne tarda pas à fredonner gaiement. On allait attaquer une diversion de volailles, lorsque le serveur manqua verser les sauces sur les Tathagatas. « Ah, vous voilà vous ! Entonna Jäharmil. Venez vite avant que le logothète n’engloutisse ce qui reste des crottins de Chavignol… – Comment vous en êtes–vous sortis? Demanda Mev Onom. Vous avez une tête à avoir pratiqué la méthode persane… – Nous avons déjoué les ruses sylvestres en nous faufilant à travers l’iridescence vaporeuse de la voie médiane, déclara Gotama. – Nous n’en attendions pas moins de vous, les félicita le logothète. Vous avez rencontré le vieil Isidore? – Les paroles du Kitonite sont pareilles à l’opale, confirma Sugata. Ses variations nous ont mis sur la voie du Noble Sentier. – Quelle chance ! Nous, il nous a lancé des cailloux. – Mais la véritable essence de l’être gorgonien nous est apparue dans le petit train, précisa Gotama. – Sans rire? S’exclama Jäharmil. Il y a donc vraiment un petit train? – En réalité, il s’agit d’un tramway, intervint Memniscot. Il mène à la capitale d’Essaules. – Essaules? S’étonna Mev Onom. Je comprends maintenant… les bâtiments de rondins… Dites–moi Memniscot, y a–t–il seulement un lieu dans cet univers qui ne mène pas à votre auberge? » Le monde d’Essaules évolue dans le système de Draco, quelque part près du bulbe galactique. Peu après la chute d’Hilarion et l’affaire des confiseries, la planète a fait sécession d’avec un empire qu’elle jugeait grossier. Au terme de chamailleries interminables, une bande de théoriciens a finalement mis par écrit que, la civilisation ayant atteint un degré suffisant de sophistication, elle entrait à présent dans un âge d’or où, débarrassée des servitudes matérielles, les humains pouvaient désormais se consacrer comme des bienheureux aux seules joies de l’esprit. Une fois passé l’enthousiasme des premières proclamations, il fallut bien entendu mettre en œuvre certaines dispositions afin de ne pas troubler l’atmosphère de réjouissances et de spiritualité. Pour commencer, les Essaulesiens déclarèrent illégale toute forme d’activité commerciale, ce qui les mit en grande délicatesse avec les mondes voisins. Puis ils se mirent en tête que toute activité productive constituait finalement une offense aux Proclamations du Renouveau Immatériel et édictèrent les Lois Dilettantes, afin que personne n’allât sottement consumer sa spiritualité dans des projets bassement utilitaires. Depuis cette époque, les nouvelles du système de Draco se font rares. « Les Essaulesiens, expliqua le consul, entretiennent avec l’Empire des relations d’une grande viscosité. » Selon les infimes témoignages des rares personnes à avoir visité l’endroit, les Essaulesiens sont éreintés de contradiction. Afin de maintenir le bien être indispensable à l’élévation spirituelle, certaines dérogations avaient initialement été accordées à une caste de techniciens chargée d’entretenir les systèmes élémentaires assurant le bien être commun. C’était évidement tendancieux, car ces personnes étaient par leur fonction même, soumises à l’Hérésie. Pour leur propre salut et celui de tous, ont les persuada donc de se laisser héberger dans des zones sécurisées d’éducation continue, où les pensionnaires sont protégés de tout égarement par de solides garde–fous intellectuels. Au fil du temps, le nombre de pensionnaires ne cesse d’augmenter, à mesure que les activités élémentaires échouent de plus en plus nombreuses à l’Index, et l’âge d’or d’Essaules ressemble de plus en plus à un jeu de colin–maillard où tout le monde aurait les yeux bandés. « Hmmm… songea Jäharmil. Ainsi tous leurs techniciens vivent en détention? – Il y a également les administratifs, les artisans, les artistes, les paysans… – Ca ne laisse pas grand monde dehors… – Quelques–uns… une congrégation de philosophes… – Quelques–uns? C’est réussi. Et à quoi occupent–ils leur temps? – Ils se consacrent aux seules joies de l’esprit. – C’est vraiment n’importe quoi. – Pas tant que cela : on retrouve, à divers degrés, ce schéma dans toutes les sociétés organisées. Un dogme fondateur, une règle, des fidèles… – Hmmm, fit Jäharmil. Vous schématisez. Cela ne me semble pas convenir comme description d’une société organisée. Je penserais plutôt à… Aux bestioles du consul… les céphalos. » Le logothète plissa les yeux. Le consul posa son verre. « Ils se nourrissent, reprit Jäharmil, de l’énergie synaptique de ces éponges qui digèrent les organismes hypnotisés. – Oui nous savons cela, et bien? – Et bien il me semblait avoir compris quelque chose, mais… j’ai oublié. Mon esprit est embrouillé. – Attention, murmura Memniscot qui avait disparu dans son fauteuil, au vin de canicule. – Gotama? Demanda Jäharmil le front tourmenté. Où donc sont passés les Tathagatas? – Mais? Fit Mev Onom en baillant. Ils ont disparu? Quels drôles de bonshommes… Quelle heure est–il? Il fait encore jour? » Mev Onom s’étirait dans son fauteuil, comme une marmotte à l’orée de l’hiver « Dites–moi, insista Jäharmil, pensive. Comment ont–ils appelé les bestioles toute à l’heure? – Hmmm ils ont parlé de l’essence de l’être gorgonien je crois… complètement illuminés mais ça ne veux probablement rien dire… – Oui, c’est ça, gorgone, la Méduse. C’est limpide… – Hmmm… Vous savez où sont les Tathagatas? – Non... Je sais d’où viennent les spores qui engendrent les éponges carnivores. Nous sommes en danger ! – Hein? Répondit le logothète, les yeux fixés sur l’horizon éclatant. – Les bestioles céphalos ne vivent pas comme les fourmis champignonnières ! Ils vivent comme les méduses ! – Heu…? – Réfléchissez : nous avons cru que les éponges et les céphalos vivaient dans une sorte de symbiose, se fournissant mutuellement de la nourriture… – Hmmmpf… Et ça n’est pas le cas? – Bien sûr que si ! Mais il ne s’agit pas de deux espèces différentes, il s’agit de la même ! La même espèce à deux stades de son développement ! – Mais, Jäharmil, c’est absurde… nous verrons cela demain matin… – Pas du tout. Regardez les méduses : elles prennent deux formes différentes pendant leur cycle vital : la méduse, qui est sa forme adulte, et le polype, une forme larvaire fixée sur un rocher, qui se différencie en embryons de méduses. – Oh la la… Et pourquoi cela constituerait–il un danger? – Ne voyez–vous pas? A votre avis d’où provient le polype larvaire? Il est produit par la méduse adulte ! Si j’ai raison, ce sont les céphalos qui produisent les fameuses spores ! A l’heure qu’il est, ils doivent en avoir répandu dans tout le palais ! » Mais le logothète dormait. Calé au fond de son siège, il sommeillait comme un bienheureux. A deux pas de lui, le consul semblait occupé à incarner le principe d’inertie, et plus loin dans l’herbe, les Tathagatas reposaient, semblables à deux gisants médiévaux recouverts de mousse. Jäharmil tenta de résister à la langueur qui l’envahissait, mais sa vision se troublait, et au sein de cette brume étrange, elle vit approcher, flottant vers elle comme des fantômes empoisonnés, les formes torpides des éponges cannibales. L’amiral Bennett était contrarié. Après avoir réalisé que sa trajectoire l’entraînait de façon irrémédiable vers l’horizon des événements, il s’était préparé à une chute vertigineuse vers le léviathan cosmique. Il connaissait les effets théoriques de la proximité d’un trou noir : ils allaient être déchiquetés par les forces de marée, avant d’être désintégrés en un cortège de particules, et précipités vers un lieu innommable, où l’entendement rejette les notions d’espace et de temps. Aussi fut–il surpris d’atterrir avec son aide de camp, dans un placard à chaussures. Passés les premiers instants de confusion, ils avaient réussi à s’extraire d’un amoncellement stupéfiant de vêtements divers et de branches de sapins, pour se retrouver dans une inexplicable forêt. L’amiral, qui cheminait angoissé derrière son aide de camp, s’interrogeait sur le sens de tout cela. « Je n’y comprends rien ! Mais où sommes–nous? Jenkins? Que voyez–vous devant? – On dirait une auberge, Amiral. » En effet, au sein d’une clairière bucolique, sous la lumière scintillante de l’après–midi gorgonicon, s’étalaient cinq personnes avachies sous un lit d’éponges, ainsi qu’un droid protocolaire qui courait en tous sens.
L’auberge de la Galipode n’avait jamais vu autant de convives. De toutes parts surgissaient des membres de la 14ème Armada, occupés à un ballet fiévreux de tâches inaccessibles au passant innocent. Dans l’agitation qui régnait, les congressistes prenaient à peine le temps de se débarrasser de leur couverture de mousse, assiégés de questions, et trébuchant sur leurs propres réponses. « Ainsi, rêvassait Memniscot, la Tortue d’Hermann débouche sur l’auberge de la Galipode? C’est charmant. – Plus exactement, dans un placard à chaussures, précisa l’amiral, pensif. » Il guida les congressistes au travers d’un taillis. « Voyez? – Oh ! Constata Memniscot. C’est ma salle de bains. » Mev Onom levait les bras au ciel. « Mais comment êtes–vous parvenus à vaincre l’influence des céphalos? Demanda Jäharmil. – Un de nos fantassins a débouché sur ces bestioles. Trouvant leur attitude suspecte, il les a atomisées. – Ohhh, soupira le consul. Mes beaux céphalopodes. Où mon diable de majordome les avait–il cachés? – Mais, dans votre bureau, excellence. – Vous ne semblez pas vous y rendre souvent, insinua le logothète. – J’ignore où il se trouve, indiqua Memniscot. Tout ce qui touche à la paperasse me lasse. – Vous ne tiendriez pas dix secondes dans un entretien d’embauche chez les Cohortes… – En tous cas, remarqua R. Hadrian, nous savons à présent où disparaissent les chaussures de son Excellence. Elles doivent glisser depuis des années par l’anomalie géométrique située au fond du placard. – Le Noble Sentier, confirma Gotama en levant l’index et le majeur. – La voie médiane, assura Sugata en hochant la tête. – Quelle anomalie? demanda l’Amiral. Le mur de la salle de bain est complètement rongé par les mousses. On passe directement du placard à chaussures dans le jardin. Vous ne savez pas que vous vous trouvez dans les jardins suspendus du palais d’Assurbanipal? – Hein? Coassa le logothète. L’auberge de la Galipode se trouve dans les jardins du palais? » En effet, au travers des feuillages, on pouvait distinguer une partie du palais et de ses enchaînements de balcons forestiers. On observait également la présence détonante de dizaines de croiseurs interstellaires, inexplicablement imbriqués dans la structure du bâtiment, sans toutefois parvenir à gâter son énigmatique harmonie. « Mais c’est stupéfiant, s’exclama Memniscot. Savez–vous ce que cela signifie? – Que vous êtes le plus stratosphérique des nababs que j’ai jamais rencontré ! Bondit Mev Onom. – R. Hadrian, reprit le Consul, je veux que l’on dresse un grand cocktail. Je veux du vin de canicule et des musiciens. Je veux des danseurs, des magiciens, des philosophes. Je veux que l’on instaure à l’instant un climat de grande euphorie, et que chacun sache que nous ne sommes pas pressés ! – Pas pressés, excellence? – Mais bien sûr, ne comprenez–vous pas? Puisque nous pouvons nous rendre à l’auberge de la Galipode par la salle de bains, nous sommes assurés de toujours y être à temps pour les rouleaux de saumon au fromage de chèvre !» 1 commentaire contact: hello@groliv.com
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