Sans vergogne 29 Juin 2008 à 21:11

Sans vergogne





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Claudius Adam est un scientifique de renom. Sa renommée toutefois, tient moins à la qualité de ses travaux, qu'à l'extrême fantaisie avec laquelle il les présente à la communauté.
Claudius est archéologue, et l'on a rarement vu un de ses confrères s'investir avec autant d'enthousiasme dans sa profession. C'est ce qui le rend sympathique. Il faut l'entendre discourir autour d'un vieux morceau de caillou en battant des bras de façon à faire voler ses spécimens au travers de la pièce. Malheureusement, cette sympathie n'a pu jusqu'à présent remédier à d'autres aspects de sa personnalité, et ses propositions d'articles lui sont invariablement retournées, agrémentées de commentaires piquants.

En effet, l'archéologie est une activité qui réclame rigueur, méthode, et par-dessus tout patience. Force est de reconnaître qu'aucune de ces qualités n'étouffe réellement la personnalité de Claudius Adam, qui parcourt indifféremment la savane et la taïga dans un état proche de l'hystérie.
C'est peu dire que Claudius Adam s'emballe facilement. Son esprit agité s'enfièvre pour des spéculations très vaguement étayées, et il se consume pour sa dernière lubie avec fort peu de circonspection. Ses relations avec le monde universitaire, qui sont exécrables, sont basées sur une succession de scandales et de railleries qui le plongent périodiquement dans la mélancolie.

Lorsque je fis sa connaissance il y a quelques années, il était en froid avec l'Académie au sujet d'une théorie de bousculades continentales, grâce à laquelle il revisitait le mythe du Déluge avec un luxe d'effets dramatiques qui stupéfia son auditoire. Malheureusement, pressé de fournir le commencement d'une preuve en faveur de son hypothèse, il ne put contenir son embarras et prit la fuite.

Ils ne me laisseront jamais gagner, se plaignit-il lorsque je le revis.
- Mais, répondis-je. Votre présentation était on ne peut plus prématurée… Cette théorie de la bousculade des continents…
- Magnifique, n'est-ce pas ?
- La question n'est pas là voyons... Je n'y connais rien, mais n'auriez-vous pas dû au moins présenter quelque chose qui ressemblât à une preuve ? Un faisceau d'indices ? Finalement, sur quoi donc est basée votre théorie ?
- J'en ai eu l'intuition en regardant s'écailler le mur de ma salle de bain.
- Oh… mon pauvre ami.

Plus tard, il eut toutes les peines du monde à justifier son implication dans un canular fameux impliquant un trafic de fausses statuettes antiques et une thèse abracadabrante en crypto zoologie. Depuis qu'ont été retirées les charges de contrebande qui pesaient sur lui, Claudius vit en reclus et dit travailler à l'œuvre qui blanchira définitivement sa déloyale réputation d'imposteur.

Je fus surpris de le croiser un après-midi à la faveur d'un pub. Il avait l'air d'être là depuis un certain temps et paraissait ému. Comme je l'interrogeais sur ses travaux, il s'anima et écarta brusquement les bras avec un grand sourire, tandis que sur la table d'à côté on s'activait pour éviter que trop de verres soient renversés.

Neandertal ! Proféra-t-il, triomphant.
- Ah, oui, dis-je. Neandertal.
- Ils ont disparu.
- C'est ce qu'il m'avait semblé.
- Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi ?
- Et bien si en effet… Je ne crois pas être le seul d'ailleurs. Il y a, il me semble, plusieurs hypothèses à l'étude.
- Je vous écoute.
- Voyons… On ignore si les hommes de Neandertal pouvaient engendrer avec les hommes modernes une descendance féconde, mais dans un tel cas il est possible que les deux espèces se soient fondues en une seule ?
- Hmmm pourquoi pas… mais cette hypothèse n'est pas ma favorite.
- Ah, tiens, non ?
- Continuez, dit-il. Quoi d'autre ?
- Et bien, les hommes modernes sont apparus en Europe il y a 40000 ans en provenance du Proche-Orient. Ils ont pu apporter avec eux des maladies auxquelles les Néandertaliens étaient sensibles…
- Ah… comme c'est ennuyeux…
- J'en suis navré. Et où, selon vous, ces diables de néandertaliens ont-ils disparu ?
- Je ne sais pas encore.
- C'est bien à vous de le reconnaître.
- Mais je compte bien y remédier. Je trouverai où ils sont passés. Et, dit-il dans une écume de bière, on cessera de répandre sur mon compte toutes ces viles calomnies !

Son visage était livide et il me parut sous l'emprise de la fièvre. Je lui conseillai du repos et profitai qu'il fut allé vomir pour m'éclipser.

Je le revis bien plus tard. Il était très calme et paraissait bien plus serein qu'à l'accoutumée. Je l'interrogeai sur Neandertal.

Ah oui, répondit-il, Neandertal. Résolu.
- Comment, dis-je, résolu ? Vous avez expliqué la disparition de Neandertal ?
- Et comment ! Quand ils vont entendre ça à l'Académie.
- Mais vous n'avez fait aucune communication ?
- Non, pas encore. Il me fixa avec un air de fouine. C'était bien trop tôt. Il me manquait la preuve décisive. Et à présent, je l'ai !
- Ah, c'est merveilleux. Quelle est-elle, cette preuve ?
Il me tendit une photographie en noir en blanc où figuraient des restes vaguement humains sur un sol de cailloux.
- Aaahh… dis-je. C'est un Neandertal ?
- A l'évidence.
- Fort bien. Et comment explique-t-il l'extinction de son espèce ? Ou l'avez-vous déniché ?
- Ah, ça mon cher… Dit-il en se penchant vers moi avec une tête de conspirateur. Il s'agit d'un cliché réalisé par le rover Oportunity.
- Le rover de la Nasa ?! A Meridiani Planum ?
- Absolument.
- Mais voyons Claudius… c'est sur Mars !?
- N'est-ce pas du bon travail ? Je vais leur en boucher un coin à l'Académie.



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