Le Jour de la Séparation 17 Novembre 2008 à 18:14

Le Jour de la Séparation


Léo était insatisfait. Chaque jour de la Séparation venait avec son cortège de festivités mais aussi de questions sans réponse. Les Instruits, qui se montraient si empressés à seriner sans trêve leurs vieilles légendes, faisaient preuve de beaucoup plus de retenue pour satisfaire sa curiosité.

- Raconte-moi comment sont partis les Innombrables, vieux Sam, demandait-il toujours.

- Ils se sont envolés par de-là les étoiles, répondait vieux Sam avec son invariable geste de la main qui signifiait que la chose était d'une nature trop élevée pour être appréhendée par un non initié.

- Mais comment ? Insistait Léo. Et vieux Sam levait les yeux au ciel, puis invoquait une affaire urgente chez un Instruit encore plus ennuyeux. Léo partait alors à la cascade du moulin de la mère Pang, et les pieds dans l'eau, rêvassait jusqu'au soir aux Innombrables, qui vivaient longtemps avant la naissance de vieux Sam, et étaient partis dans les étoiles, aux temps où les Hommes étaient des dieux.


Les choses n'ont pas toujours été ainsi, disaient les Instruits. Il y a bien longtemps, les Hommes abondaient sur la Terre. Notre espèce pullulait au point que la planète se mourrait. Quand ils eurent compris cela, ils se résolurent à partir dans les étoiles, à la recherche d'autres Terres pour les nourrir. Ce fut la Séparation. Mais une fraction d'entre eux, nos ancêtres, est demeurée ici bas, avec la responsabilité de la planète.


- Nous nous sommes engagés à ne pas absorber plus que notre part, expliquait Vieux Sam. A ne pas nous développer au détriment de la Nature. Et, dit-il gravement, à rendre une vie pour chaque vie engendrée.

Léo comprenait. On le lui avait longuement expliqué lorsque, plus jeune, il s'en étonnait.

- C'est pour cette raison qu'oncle Dom s'en est allé quand je suis venu au monde, énonça-t-il pour montrer qu'il maîtrisait la notion.

- En effet, confirma vieux Sam. Une vie s'en vient, une vie s'en va. C'est la règle.

- Je ne comprends pas pourquoi cela devrait être systématique, demanda Léo qui connaissait le sujet, mais espérait encourager l'Instruit à s'emporter et à livrer peut-être, une information inédite. Regarde comme le monde est vaste. Que pourrait bien y changer une poignée de personnes en plus ?


- Lorsque les humains ne sont pas contrôlés de façon inflexible, répondit l'Instruit le regard dur, leur nature les pousse à se multiplier au-delà de ce qu'il est nécessaire pour leur survie. Au-delà de ce qui est souhaitable. Au-delà de ce qui est possible.


- Et c'est mal, d'agir selon sa nature ? Insista Léo, sachant qu'il poussait l'Instruit vers l'habituel point de rupture.

Vieux Sam prit une longue respiration.


- Les Innombrables nous ont légué un pouvoir essentiel. Leur pouvoir. Celui de nous souvenir et de prévoir. Cet avantage sur les autres espèces, nous devons l'utiliser à éviter nos erreurs passées. Y compris lorsque le choix est douloureux. Nous le devons, car tous subissent les conséquences de nos choix. Tu comprends ?

- Je ne sais pas, répondit Léo.


L'Instruit regarda Léo au fond des yeux avant de se détourner et de s'en aller.

- Certains, articula-t-il en s'éloignant, doivent se sacrifier pour que le groupe puisse subsister.


Comme de coutume, Léo était donc insatisfait. Menant ses chèvres le long du chemin creux, il réfléchissait. Les sermons de Vieux Sam étaient grandiloquents mais ne parvenaient pas vraiment à le convaincre. Son obsession pour le sacrifice était embarrassante. Qu'adviendrait-il le jour où les Instruits viendraient trouver Léo dans son potager pour lui signifier que son existence parvenait à son terme ? Et à présent qu'il y songeait, Léo remarquait que l'existence des Instruits parvenait rarement à son terme aussi rapidement que celle des autres…

Que savait-on des Innombrables ? Qu'ils avaient vécu longtemps avant la naissance de quiconque au village, qu'ils étaient incroyablement puissants, et incroyablement nombreux. On insistait fortement sur ce dernier point, mais qu'est-ce que nombreux pouvait signifier dans l'esprit de personnes qui comptaient les vies avec tant de rigueur ?

On savait aussi qu'ils vivaient dans les Villes. Ces lieux interdits qui, disait-on, parsemaient la planète. Léo n'avait bien entendu jamais vu de Ville. Quiconque y pénétrait n'en revenait jamais. On chuchotait de nombreuses légendes au sujet de ces endroits inquiétants. La plupart étaient idiotes. Une chose était sûre : au cours de son initiation, chaque Instruit était autorisé à se rendre à l'une d'elle et en revenait chargé de savoir, et de sa nouvelle distinction.

Léo avait voulu savoir pour quelle raison les Villes était interdites, et vieux Sam lui avait dit qu'il fallait toute la science d'un Instruit pour apprécier ces lieux énigmatiques. Cela n'avait répondu en rien à sa question et n'avait fait que piquer sa curiosité.


Parmi les légendes qui se murmuraient sur les Innombrables, celles qui retenaient l'attention de Léo avaient généralement trait à la thèse du Retour.


Certains au village paraissaient convaincus que les Innombrables revenaient périodiquement sur la Terre. Aikun, le boulanger, affirmait qu'ils revenaient afin de proposer à ceux qui le souhaiteraient, de les emmener avec eux, dans les étoiles, vers les mondes incalculables où ils vivaient à présent.

Léo était secrètement enthousiasmé par cette idée. Il n'en faisait que rarement mention cependant. Bien que les Instruits n'aient jamais manifesté d'hostilité envers cette croyance, ils donnaient l'impression de chercher à décourager ce genre de fantaisie. Il avait bien vu le regard de vieux Sam aux occasions où il avait abordé le sujet.

Et Léo, jusqu'à la nuit noire rêvait, les yeux vers l'horizon flamboyant, que les Innombrables jaillissaient soudain de la voûte céleste, pour l'emmener vers des lieux inimaginables, mener une existence de vertiges dans une mer de soleils.


Jour après jour, Léo revenait à la charge. Et de lassitude, vieux Sam lui lâchait petit à petit tel détail qui venait enrichir sa mythologie. Ainsi un jour qu'il voulait en savoir plus sur les étoiles :

- A quelle distance se trouvent-elles ? Pourrait-on trouver un moyen d'y aller ?

L'Instruit leva les bras au ciel.

- C'est impossible Léo. Les étoiles sont plus loin que tout ce que tu peux imaginer.

- Mais les Innombrables y sont bien allés, eux.

- Ils savaient voyager très vite, Léo. Et même avec ce pouvoir, il faudrait des siècles pour parvenir aux étoiles les plus proches.

- Les Innombrables ont voyagé pendant des siècles ?

Vieux Sam regardait dans le vide. Doucement, il dit :

- Peut-être voyagent-ils encore… Maintenant va-t-en.


A force de question, Léo s'était construit une représentation personnelle des Innombrables. Il les imaginait vivant à bord de puissant navires, propulsés à des vitesses fantastiques vers des constellations inconnues.

Le village résonnait de la musique et des cris. Profitant du relâchement général propre au Jour de la Séparation, même les plus sévères laissaient paraître les facéties qui sommeillent dans leurs âmes engourdies. Allant chercher vieux Sam, Léo se fit plus pressant que d'habitude.

- Vieux Sam, combien étaient les Innombrables ?

- Ils étaient innombrables, Léo.

- Oui mais en gros ? Dix Mille, Cent mille ? Vieux Sam ne put retenir un sourire qui se mua doucement en un air pensif. Un étrange sourire d'une tristesse infinie. Comme épuisé, il murmura :

- Bien plus que ça, Léo. Largement plus que ça.

Bercé par le vin et la musique, l'Instruit laissa ses yeux errer sans regarder.

- Personne ne connaît leur nombre, dit-il, mais ils étaient plusieurs milliards. Tu sais ce que c'est qu'un milliard, Léo ?

- J'ai déjà entendu ce mot, répondit-il, concentré. Mais je ne sais pas combien c'est.

- Je vais t'expliquer.

A l'aide d'un outil que vieux Sam appelait boulier, Léo apprit le sens du mot. Puis il rentra chez lui pour y réfléchir.


Un peu plus tard dans la nuit, il vint trouver vieux Sam, qui somnolait sur le banc, devant sa maison. Il avait l'air contrarié.

- Eh, vieux Sam, dit-il les bras croisés sur la poitrine.

- Encore ici à me tourmenter ? Se plaignit l'Instruit en se redressant. Va te coucher. J'ai eu assez de tes questions pour un seul jour.

- Je ne suis pas stupide, répondit Léo qui ne paraissait pas décidé à bouger.

- Qui a dit que tu l'étais ? Qu'est-ce qui ne va pas ?

- L'autre jour, commença Léo, vous m'avez dit que les étoiles étaient si lointaines que même les Innombrables, avec leurs pouvoirs, devraient voyager pendant des siècles pour les atteindre.

- C'est certain, répondit vieux Sam.

- Et vous m'avez dit que les Innombrables étaient plusieurs milliards.

L'Instruit commença à regretter d'avoir tant parlé. Il ne pouvait néanmoins nier ce qu'il avait dit.

- En effet, dit-il. Ne penses-tu pas que tu devrais dormir ? Il est tard, et demain…

- Même en supposant, le coupa Léo, que toute leur science leur ait permis de loger un aussi grand nombre de personne dans leurs navires… où auraient-ils trouvé de quoi nourrir des milliards de personnes pendant les siècles du voyage ?!

Vieux Sam regarda Léo et soupira.

- Tu ne cesseras pas, n'est-ce pas ?

- De poser des questions ? Non. Plus je cherche et moins je comprends. Vous savez des choses que vous refusez de partager.

- Je suis un Instruit, Léo. Je choisis ce qu'il est souhaitable de révéler, et ce qui est dangereux.

Léo écarta les bras et afficha un grand sourire.

- Comment devient-on un Instruit, alors ?

- C'est ce que tu veux ?

- Si c'est l'unique moyen de savoir ce que je cherche.

- Et que veux-tu savoir ? De quelle façon les Innombrables ont quitté la planète en la laissant à notre bon soin ? Je ne peux pas te répondre. Personne ne le peut plus à présent.

- Je veux savoir, dit Léo d'une voix profonde, ce qui arrivera. Les Innombrables vont-ils revenir ? Pourrais-je m'en aller avec eux ? Ou bien suis-je condamné à demeurer dans ce village jusqu'à ce que vous m'expliquiez que mon existence est arrivée à son terme ?

L'instruit se gratta la tête, soupira encore et répondit.

- Non Léo. Les Innombrables ne reviendront pas.

Léo ne dit rien, mais dans l'obscurité, vieux Sam entendit son souffle oppressé.

- Viens demain me voir, continua-t-il. Je te donnerai toutes les réponses que je connais.


Le lendemain, Léo vint à la maison de l'Instruit. Ce dernier l'attendait, en vêtements de voyage et portant sur son dos un vieux sac qu'il lui tendit.

- Tiens ! Tes affaires sont là-dedans.

- Où allons-nous ? Demanda Léo que l'excitation faisait frémir.

- En ville.


Léo n'aurait pas imaginé un tel voyage. Il était fatigué mais enthousiaste. Au matin du onzième jour, il avait noté un changement dans le paysage. Essentiellement, les arbres, les prairies étaient les mêmes, mais au milieu de la végétation, en ruines depuis des siècles, se tenaient des maisons.

Un grand nombre de maisons.

Et des maisons de plus en plus grandes.


Le paysage se fit de moins en moins compréhensible. Des objets étranges saillaient du sol. Là où les arbres n'avaient pas tordu les édifices jusqu'à leur faire perdre leur apparence, se dressaient parfois les fantômes d'un passé mystérieux et inquiétant. Des voies de circulation gigantesques paraissaient serpenter et se rejoindre dans un but commun qui semblait être ce lieu où la taille des maisons devenait si grande que Léo refusait de croire ce qu'il voyait.

Partout, le témoignage de la puissance des Innombrables éclatait au soleil. Le centre de la Ville devait receler des choses prodigieuses, inimaginables. Et Léo se demandait s'il pourrait, en fouillant, en grattant, en réfléchissant, faire parler ces ruines, en exhumer un jour le pouvoir de leurs dieux, et les rejoindre dans les étoiles.


Puis ils parvinrent à l'endroit où la taille des maisons éclipsait le ciel, et il les vit. Il resta silencieux et s'assit sur un bloc de quelque chose de dur recouvert de poussière. Vieux Sam le rejoignit.

- Il n'y avait pas d'autre choix, dit-il.

Léo ne parla pas.

- Ils savaient que rien d'autre ne pouvait être fait. Il n'était plus temps de songer aux étoiles, c'était trop tard. Ils savaient que la situation avait échappé à tout contrôle et qu'il ne restait plus qu'une solution. Notre planète ne peut nourrir qu'un nombre limité d'individus, et si l'on veut que l'équilibre soit préservé, il nous faut aussi compter avec les animaux, les plantes… Le but était de revenir à cet équilibre. Lorsque l'humanité craignait la nature...

Léo ne dit rien.

- Ils voulaient que ce soit fait avec méthode, continua l'Instruit. Avec justice, autant que possible. Avec clémence… Les plus vieux seraient partis dans la dignité, et puis l'on aurait mis en place une loterie ou autre chose… C'était terrible, mais que pouvaient-ils faire ? Tout était prévu pour que chacun ait sa chance. Ils étaient tellement nombreux… C'était impossible… Certains ce sont révoltés. Et sur toute la planète, ils se sont entretués. Je suis désolé Léo.

Léo ne disait toujours rien.

La vue brouillée par les larmes, il cherchait à distinguer les tas, les monceaux de crânes et de tibias éparpillés. Combien de gens avaient vécu dans cet endroit ? Combien de voisins, combien de frères s'étaient battus à mort entre ces bâtiments ? Sur toute la planète, combien d'humains avaient-ils, mugissant de désespoir, frappé leurs semblables pour se frayer un chemin vers l'extérieur, vers la survie ? Combien avaient mordu la chair et plongé leurs ongles dans des viscères palpitantes pour être les derniers, pour être les survivants ? Sanglotant dans les décombres, il était dévoré par la furie de ce jour lointain, l'horreur de ce temps où des milliards d'êtres humains avaient été sacrifiés pour la survie de quelques-uns.





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