Requiem 2 Avril 2009 à 22:16

Requiem


Et lux perpetua luceat eis

 

 

 

 

Twil se rassasiait au rayonnement vivifiant du vent stellaire lorsque Gawl le contacta.

A regret, il se désintéressa de la géante bleue pour répondre à l’appel.

Salutations. Répondit-il en étendant ses influx au travers de l’espace.

Ils disent que tu t’obstines dans ton erreur, lui dit Gawl.

S’il y a erreur, ils vont devoir le montrer.

Pour marquer son humeur, il pinça la trame de l’espace et la géante bleue vibra momentanément selon un mode discordant et déplacé.

Inutile d’être grossier, désaprouva Gawl. Je pense que tu ne devrais pas y aller.

Je dois y aller.

Le Conseil est remonté contre toi. Même Ewom ne tolèrera plus longtemps tes incartades.

Twil pinça à nouveau le tissu du cosmos. L’étoile vibra à nouveau.

Incartades ? Je ne fais que de la recherche.

Pas de cette façon. Pas avec ces choses répugnantes.

Elles sont fascinantes Gawl. Il y a tant de choses à apprendre en les étudiant. Si tu savais tout ce que j’ai découvert grâce à elles…

N’y va pas. Le Conseil te neutralisera.

Lissant l’espace autour de lui pour affirmer sa détermination, Twil déclara :

J’ai des choses à leur révéler.

Abandonnant la discussion, Gawl amoindrit sa présence et le quitta en maugréant :

Tu es prévenu.

 

Resté seul, Twil entama son trajet vers le Conseil. Le bulbe galactique et sa profusion d’énergie irradiaient l’étendue qu’il s’apprêtait à traverser. Il parcourait la texture cosmique en puisant son énergie du vide. Quelques fois, il laissait le rayonnement d’une étoile interférer avec lui, et goûtait avec gourmandise la saveur particulière de ce plaisir méprisé. De temps à autres, il pénétrait une nébuleuse. Nuages de gaz ou de poussières. Planètes. Mais de ces dernières il ne fallait pas parler.

Gawl ne comprendrait jamais rien. Trop accaparé par les conventions, tel était son esprit. A l’entendre, seuls comptaient la perception qu’on avait de lui, son rang dans la communauté des esprits. Mais les influx de Twil se perdaient autour d’autres considérations.

 

Le Conseil s’était réuni en vue du trou noir central. Twil connaissais la signification de ce choix. Dans les cas les plus graves l’esprit jugé était condamné à la neutralisation. Les conseillers maximisaient sa présence au-delà de l’horizon des événements, et rien ne pouvait être fait pour interrompre sa chute hors de l’espace et du temps.

Une fois établie la compétence du Conseil, le Censeur Iwolt prit la parole :

Tu es ici pour répondre à l’accusation d’immoralité et de dépravation. A ces méfaits vient s’ajouter la tentative de corruption sur le jeune esprit du Conseiller Ewom, dont l’esprit a jailli du vide tout récemment.

L’espace se tendit, alors que les esprits présents resseraient leurs influx dans l’attente de la réponse de Twil. Ce dernier répondit par un éfleurement dédaigneux sur le tissu local :

Je n’ai apparement pas le choix des termes employés pour m’accuser. Je réclame la possibilité d’exposer au Conseil ce que par ces termes on essaie de cacher.

L’espace luit faiblement, alors qu’au terme d’un mélange d’influx, la permission était accordée.

 

Je ne prétend à rien d’autre qu’à la connaissance, commença Twil. Mes recherches s’exercent certes sur un champ inusité, mais aucun mal ne peut en résulter.

Si le Conseiller Ewom partage mes intuitions, il ne le doit qu’à ses propres pensées, et je n’ai en aucun cas tenté d’en infléchir le cours.

Mes réflexions m’ont convaincu qu’en l’état actuel des choses, notre science est infirme. Notre connaissance de l’univers ne peut réellement progresser si nos investigations sont entravées par les limitations de nos préceptes.

Afin d’en finir avec certains préjugés et éclairer un nouveau pan de la connaissance, j’ai décidé d’étudier la part méprisée de notre univers.

Je veux parler de la Matière.

 

L’espace fut secoué de soubresauts d’indignation et des flashes de colère jaillirent dans le noir du vide.

Le Conseil prend note de tes aveux. En opposition flagrante avec nos préceptes, tu as choisi de souiller ton esprit par un intérêt immoral pour la part abjecte de l’univers.

Twil s’était préparé à ce rejet et il répondit :

Est-ce souiller son esprit que de l’enrichir ?

Iwolt répondit calmement. Pour affermir son autorité, chaque fragment de l’espace sembla se figer et souligner ses paroles.

Tu essaies de tromper le Conseil par des concepts inappropriés. La matière ne peut apporter de richesse pour l’esprit. L’esprit naît de fluctuations énergétiques au sein du vide. Dans ce processus, la matière n’est que déchet.

Quelle clairvoyance, provoqua Twil. Vous fermez donc vos esprits à la moitié de l’univers à cause du statut que vous lui attribuez ?

Le tissu spatial se contracta comme pour se relâcher en expulsant une éffilochure, mais Iwolt se retint et répondit :

Malgré le dégoût que m’inspirent tes pensées je vais te répondre : ne vois-tu pas comment l’esprit se fond dans la trame de l’espace, comment il le structure et lui donne un sens ? Là où la matière n’engendre que désordre et confusion ?

 

Jugeant le débat stérile, Twil étendit ses influx jusqu’à atteindre chacun des membres du Conseil.

J’ai pu observer, sur une planète, certaines formes d’organisation.

Une bouffée d’énergie fulgura au sein de l’assemblée. Déchirant l’espace, le Censeur crépita :

Sur une planète ? Sacrilège ! Les planètes sont l’ultime stade de corruption du cosmos. Ce sont les cendres, les scories, les impuretés inévitables du processus. Tu t’es perdu en t’approchant de ces immondices. Tu nous insultes en venant nous en parler !

Glissant sur les turbulences, Twil continua :

Je suis persuadé que vous avez tort. Il existe quelque chose là-bas, qui peut être assimilé à l’esprit.

Nonsens. Pourquoi un esprit choisirait-il de vivre dans un lieu si peu favorable à son épanouissement ? Sur quelle structure énergétique se fixeraient ses influx ?

Il semble que ces esprits soient liés à des structures matérielles. Des structures matérielles qui se développent et se reproduisent entre elles.

L’effervescence s’ammoindrit à mesure que l’onde de choc se propageait vers l’infini. Sûr de réfuter les arguments de son adversaire, le Censeur déclara sereinement :

Il est évident maintenant que tes perversions ont aliéné ton jugement. Comment serait-il possible de concilier ces deux concepts, de déchet et de renouvellement ?

J’ai formulé l’hypothèse que dans l’univers, les choses se transforment. La matière dérive de l’énergie, mais l’énergie peut provenir de la matière. Les deux qualités ne seraient que des expressions différentes d’un même phénomène.

Cela suffit. Ta prétention n’a d’égale que ta folie.

Sentant frémir le Conseil, Twil lança vivement :

Je leur ai parlé !

Que dis-tu ?

J’ai pu m’entretenir avec ces créatures. Leurs perceptions sont très différentes des nôtres, mais symptômatiquement, et non fondamentalement. J’ai l’intuition que nos esprits et les leurs doivent être de nature semblable.

L’assemblée grondait. En certains points de l’espace, des anomalies gravitationnelles manifestaient l'indignation des membres du Conseil.

Dois-je te rappeler que nous parlons d’éléments matériels ? Quelle nature pourraient-ils partager avec le monde des esprits ?

J’ai étudié leur histoire, ainsi que les mécanismes de leur évolution.

Leur évolution ?

Il apparaît que ces créatures ont pour ancêtres des structures matérielles dépourvues d’esprit.

 

Soudain, les environs n’étaient plus que lumière. Les astres proches hoquetaient sur leurs trajectoires. Choqués, certains conseillers quittaient l’assemblée pour exprimer leur dégoût.

Tu commets outrage sur outrage ! Comment ?! Des esprits engendrés par la matière ?

Je sais. Nos préceptes affirment que l’esprit jaillit des fluctuations du vide. Mais l’explication n’est pas suffisante. Si tel était le cas les esprits devraient jaillir indifférement en tout point et tout instant de l’espace. Or, ce n’est pas le cas.

Que prétends-tu savoir ?

Je me suis livré à un dénombrement des lieux d’émergence des esprits au sein de la galaxie.

Devant tant d’absurdités, le Conseil gronda de nouveau. Le Conseiller Ewom intervint et lissa l’espace pour apaiser les esprits. Calmé, le Censeur déclara :

Tu as bien du temps à perdre.

Il apparaît, continua alors Twil, que ces lieux sont toujours fortement proche d’une zone densément occupée par la Matière. Ils se trouvent dans les nébuleuses, à proximité des planètes. J’y vois un argument incontournable en faveur d’un lien entre esprit et matière.

Balayant les champs d’étoiles autour de lui, Iwolt s’emporta :

Mais cela ne prouve rien ! Par tel caprice de l’univers, la matière influerait sur la trame de l’espace de façon à initier l’émergence de l’esprit, cela ne fait pas moins de ce dernier un phénomène purement immatériel. Les créatures dont tu parles, et qui ne sont sans doute que des chimères nées de tes pensées tourmentées, sont irrémédiablement liées à leur support matériel et corrompus. Comment les comparer aux esprits éternels qui règnent sur l’univers?

Vidé de son énergie, le Censeur cessa son agitation et Twil en profita pour imposer au Conseil les fils de sa pensée.

Et bien, dit-il, j’ai pu observer de telles choses chez ces êtres. Certains d’entre eux montrent la capacité de s’affranchir de leur dépendance matérielle, et continuent à exister en temps qu’esprits, en-dehors de leurs enveloppes.

Iwolt se dispersait. Il demanda :

Et que devient alors cette enveloppe ?

Elle se décompose. Elle retourne à la matière inanimée et est recyclée.

Quelle horreur. Et que devient alors cet esprit ainsi libéré ?

Ils l’ignorent, Censeur. Mais les théories abondent chez ces êtres. Ils voient dans cette métamorphose une sorte de passage initiatique, un jugement et une sentence. En fait, ils semblent ne pas avoir de contact avec les esprits libérés. Ils ignorent ce qu'ils deviennent et ne peuvent que spéculer sur leur existence même.

Je n’en peux plus. Tes divagations ne sont pas seulement outrageantes, mais elles menacent la sérénité de notre communauté. Et bien sûr, tu n’as pas la moindre preuve de ce que tu avances.

Etreignant le Conseil de sa pensée, Twil dévoila son triomphe.

J’en ai une, Censeur.

Suspendu aux paroles de l’indocile, l’espace était aussi plat que le néant. Twil poursuivit :

J’ai pris le temps de connaître personnellement certains de ces êtres. J’ai noué suffisament de liens avec l’un d’eux en particulier, pour que nos deux esprits sachent se reconnaître parmi une multitude d’autres. J’ai pu renouer le contact avec cet être, après que son enveloppe a été recyclée.

Iwolt se débattait.

Que proposes-tu alors ? De faire témoigner une de tes ignominies en ta faveur ? Prétends-tu faire venir devant le Conseil, un esprit né de la matière ?

Mais il est déjà là, Censeur.

L’espace parût s’effondrer sur lui-même.

Il s’agit du conseiller Ewom, dont l’esprit a jailli du vide si récemment. Comme nous tous, Censeur. A la fin de son cycle matériel. Comprenez-vous ce que cela signifie ?





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